Certaines formes d’amour de soi sont plus difficiles à mettre en pratique que d’autres.
Publié dans le magazine Psychotherapy Networker — September/October 2015, sous le titre :IFS for Self-Compassion. Some Forms of Self-Love Are Harder than Others
Traduction : Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage
La compassion fait partie de ces mots chaleureux et réconfortants qui désignent des qualités qui semblent souvent faire défaut dans le tourbillon de plus en plus effréné de la vie quotidienne d’aujourd’hui. Fondamentalement, cela revient à appliquer concrètement la règle d’or et à mettre en pratique le précepte biblique « aime ton prochain comme toi-même » — une notion que la plupart d’entre nous connaissons au moins vaguement depuis nos premières années d’éducation religieuse. En revanche, l’autocompassion est une notion bien moins familière et pas si facile à saisir. Elle peut même sembler s’opposer à la compassion envers les autres, comme si être bienveillant envers soi-même empêchait d’ être bienveillant envers les autres. En réalité, l’idée d’autocompassion — qui rappelle le discours mièvre et édifiant de l’ industrie du développement personnel dans ce qu’elle a de pire — peut en faire frémir plus d’un. Pensez au mantra de Stuart Smalley, le personnage satirique incarné par Al Franken dans Saturday Night Live : « Je suis assez doué, je suis assez intelligent, et bon sang, les gens m’apprécient ! » N’est-ce pas là une nouvelle manifestation de cette complaisance narcissique qui imprègne déjà notre société ?
Bien qu’il soit vrai que l’autocompassion puisse commencer par une marque de réconfort générique envers notre moi blessé — « Allons, allons, tu n’es pas si mal que ça » —, atteindre un véritable état d’autocompassion est une entreprise bien plus difficile que beaucoup ne le pensent. Au-delà des phrases réconfortantes que l’on se dit en période de stress, la véritable compassion envers soi-même est un voyage au cœur des multiples parts de votre être — les bonnes, les mauvaises, les laides, celles qui sont désorientées, effrayées ou abandonnées — afin de se lier d’amitié avec ces parties au plus profond de soi.
Le principal obstacle qui nous empêche d’être plus bienveillants envers nous-mêmes réside dans le fait que la plupart d’entre nous sommes accros à l’autocritique. Qui parmi nous n’a pas appris à porter un regard critique sur soi-même à l’ adolescence, à une période où l’on se soucie tant de l’image que l’on renvoie aux autres ? À ce stade de notre vie, les enjeux semblent si importants que si quelqu’un nous critique, nous risquons de commencer à nous remettre en question, en essayant de paraître ou d’agir de manière parfaite pour ne pas devenir un paria social. Et, comme on le sait bien, pour les personnes qui ont subi des abus — et qui ont peut-être elles-mêmes été des agresseurs —, cette autocritique vigilante peut facilement se transformer en haine de soi. Cette animosité envers soi-même ne sert aucun objectif social positif : les recoins sombres et cachés en nous, ne nous rendent généralement pas meilleurs ou plus aimables envers les autres ; bien au contraire. Mais apprendre à connaître, à comprendre et à pardonner ces parties sombres de soi peut avoir un pouvoir de guérison profondément transformateur pour la personne dans son ensemble, nous rendant meilleurs, plus bienveillants et plus compatissants envers les autres qu’auparavant.
Faire la paix avec notre critique intérieur
Ce qu’on appelle le critique intérieur, ce que Freud appelait le surmoi, n’est qu’une des nombreuses parties de la personnalité chargées d’assurer votre sécurité. Le plus souvent, il vous critique pour vous motiver à réussir, à faire bonne impression, à vous montrer fort, etc., afin que vous ne soyez ni blessé ni rejeté. Dans notre culture, il est logique d’avoir en nous un sergent instructeur qui nous pousse à la compétition. Alors, comment, nous, les Stuart Smalley de ce monde, pouvons-nous nous en sortir dans une société aussi impitoyable, où les forts sont glorifiés et les faibles considérés comme des perdants ? Ne devons-nous pas être durs avec nous-mêmes pour avoir la discipline nécessaire afin de gravir les échelons du succès que, dès notre plus jeune âge, on nous enseigne qu’il faut gravir pour survivre dans un monde où règne la loi du plus fort ?
La plupart d’entre nous dépendent d’une voix intérieure dure pour accomplir les choses que nous n’avons pas envie de faire.
Comme beaucoup de gens, j’ai grandi au sein d’une famille où s’est développé en moi un critique intérieur brutal et implacable. En tant qu’aîné de six garçons nés d’un médecin universitaire très brillant, je me suis rebellé contre les attentes de mon père en adoptant une attitude nonchalante vis-à-vis de l’école. Mais autant j’essayais de l’ignorer, autant la voix exaspérée de mon père résonnait en moi, m’avertissant que je ne ferais jamais rien de ma vie et que je gaspillais mon potentiel. Je parvenais la plupart du temps à faire abstraction de la dureté de ces critiques, mais à chaque mauvaise note ou tâche ménagère oubliée, elles refaisaient surface. Ce n’est qu’après avoir quitté la maison et n’avoir plus besoin de me protéger en me rebellant contre ce que je percevais comme une tentative de mon père de me contrôler, que ma propre voix critique, axée sur la réussite, a remplacé la sienne en moi.
J’étais bien décidé à prouver à mon père qu’il avait tort et j’ai utilisé ma propre version de sa sévérité pour me pousser à aller de l’avant. Alors que ma voix critique intérieure en venait à dominer ma vie et que j’atteignais un certain statut professionnel, une nouvelle voix, grandiose, a même fait son apparition, me faisant savoir à quel point j’étais un grand penseur. Mais ce sentiment d’accomplissement était précaire, fragile et conditionnel, dépendant d’un flux constant d’éloges qui tenaient à distance le sentiment d’inutilité qu’il était censé contrer. En d’autres termes, je connaissais des moments d’estime de soi grisant, mais je n’éprouvais aucune véritable compassion envers moi-même. Et la façon dont je me comportais avec mon entourage en était le reflet. J’étais critique envers les étudiants qui ne répondaient pas à mes exigences, et condescendant envers les collègues qui remettaient en question mes idées. En réalité, je me sentais dépendant de ce critique intérieur, craignant que s’il venait à se taire, je retombe dans mes vieilles habitudes de bon à rien. Je n’avais aucune source d’orientation intérieure que je jugeais suffisamment compétente pour prendre le relais à la place de ce critique, et comme tant de mes autres qualités avaient été considérées avec mépris par mon père, c’est ainsi que je percevais une grande partie du reste de ma personnalité.
Bien sûr, mon histoire est loin d’être unique. La plupart d’entre nous dépendent d’une voix intérieure sévère pour nous pousser à faire les choses dont nous avons besoin mais que nous ne voulons pas faire. Nous n’avons jamais appris d’autre moyen d’améliorer nos performances, de paraître à la hauteur ou d’éviter le rejet. Nous pouvons avoir l’impression que si nous retirions le volant à ce critique intérieur, nous risquerions de sombrer dans un hédonisme impulsif ou dans un état constant de vulnérabilité larmoyante.
Pour remonter au moins jusqu’au célèbre vers de Walt Whitman tiré de Chant de moi-même : « Est-ce que je me contredis ? Très bien, alors je me contredis (je suis vaste, je contiens des multitudes) » —, les artistes et les philosophes ont depuis longtemps observé que nous rencontrons régulièrement de nombreux « moi » différents au sein de notre monde intérieur. Dans un récent billet de blog, l’auteure à succès Elizabeth Gilbert l’a formulé ainsi : « Aucun d’entre nous n’est vraiment un “individu” en soi, mais nous sommes plutôt chacun une multitude grouillante de “moi” contradictoires. Il y a en nous des facettes qui sont fortes, d’autres qui sont vulnérables, d’autres encore qui sont en colère, et d’autres qui se sentent en droit de… C’est ce que nous voulons dire lorsque nous affirmons : « Une partie de moi est vraiment en colère contre toi en ce moment, même si une autre partie de moi comprend parfaitement la situation. »
Ce que la plupart d’entre nous connaissent moins, c’est qu’il existe en nous une essence capable d’englober toute la gamme de nos parties et de nous aider à atteindre une harmonie intérieure en reconnaissant les intentions positives même des parties les plus critiques et apparemment problématiques de ces « moi » intérieurs. Ce noyau inné en nous est ce que certains appellent notre nature de Bouddha, notre âme, notre atman, etc. Le problème, c’est que trop souvent cette essence — ce que j’appelle le Self — a été occultée par les parties protectrices de notre personnalité qui tentent de maintenir notre vie sur la bonne voie, dans la croyance erronée qu’elles savent mieux que quiconque ce qui est bon pour nous. Ainsi, le processus permettant d’accéder à une expérience plus complète de l’autocompassion commence généralement par la création d’un espace ouvert permettant à ce Self de se révéler. En tant que thérapeute, j’ai constaté que lorsque j’aide mes clients à accéder à cette essence profonde, ils commencent à éprouver de la compassion pour des parties d’eux qu’ils méprisaient totalement quelques instants auparavant.
Accéder au Self
L’un des principaux obstacles à l’autocompassion est que, en soi, cette notion est trop vague. Il ne suffit pas d’être simplement « plus gentil » avec soi-même. Il faut se poser la question suivante : « Qui fait preuve de compassion envers qui ? » Cela implique d’être réellement capable d’imaginer ou de percevoir les différentes parties qui nous composent et de développer des relations concrètes et durables avec elles. Par exemple, imaginons qu’un client se concentre sur un sentiment réactif et anxieux en lui et qu’il voie l’image d’un garçon victime de harcèlement de la part d’autres enfants du quartier. Je peux alors lui dire : « Cette semaine, pendant une heure chaque jour, j’aimerais que tu fasses connaissance avec ce petit garçon. Écoute-le et sois gentil avec lui. » Le client dispose désormais d’un objectif clair et précis pour sa compassion envers soi.
L’un des principaux obstacles à l’autocompassion est que, en soi, cette notion est trop vague. Il ne suffit pas d’être simplement « plus gentil » avec soi-même. Il faut se poser la question suivante : « Qui fait preuve de compassion envers qui ? »
Le problème, c’est que de nombreux clients n’aiment pas leurs parties anxieuses ; ils ont donc du mal à suivre ce genre d’instructions. De nombreux courants spirituels et psychothérapeutiques ont interprété ce manque de bienveillance intérieure comme le signe que la personne doit apprendre à faire preuve de compassion envers elle-même — que ce n’est pas inné. Ces approches s’appuient sur diverses techniques et pratiques contemplatives pour développer les « muscles » intérieurs de la compassion qui peuvent ensuite, grâce à la discipline et à la répétition, prendre le pas sur les tendances critiques. Or, la différence entre apprendre à faire preuve d’autocompassion et libérer l’autocompassion déjà présente a des implications non seulement sur la manière dont nous réagissons face à nos critiques intérieurs, mais aussi sur leur volonté de renoncer à tenir les rênes. Pour opérer un changement aussi périlleux dans notre identité intérieure, nous devons convaincre notre sergent instructeur intérieur que nous pouvons accéder à un Self profond qui sait mieux faire que lui. La clé de ce processus réside dans l’accès actif (et non le développement) à ce Self, qui sait intrinsèquement comment créer ce type de relation fondée sur la patience, la bienveillance et la compassion, plutôt que sur la critique et la coercition. La différence entre apprendre à faire preuve d’autocompassion et libérer l’autocompassion déjà présente a des implications non seulement sur la manière dont nous réagissons face à nos critiques intérieurs, mais aussi sur leur volonté de renoncer à tenir les rênes.
La popularité de la méditation de pleine conscience tient en partie au fait qu’elle offre à de nombreuses personnes un moyen de découvrir comment prendre conscience du tumulte intérieur qui les accompagne au quotidien et l’empêcher de dominer leur vie à leur insu. La méditation vous permet de découvrir que le « vous » qui reste distinct de vos pensées et émotions tumultueuses est, par nature, paisible et bienveillant. La méditation suscite généralement un sentiment d’espace intérieur, comme si une foule de voix intérieures bruyantes, anxieuses et souvent hostiles venait de quitter la pièce. Mais rester dans cet état de paix détaché et observer passivement votre esprit pensant a ses limites en tant que moyen de modifier réellement les relations entre vos différentes parties intérieures et de permettre au Self d’assumer un rôle de leadership intérieur. Pour atteindre un niveau plus profond d’auto-compassion, il est important d’encourager le Self à s’avancer et à interagir avec les différentes personnalités intérieures, y compris nos critiques intérieurs, qui composent notre famille intérieure.
Il n’existe pas de raccourci vers l’autocompassion. C’est un cheminement complexe, jalonné de nombreux détours.
Comment entrer en contact pour la première fois avec votre Self compatissant ? La pratique de la pleine conscience est une voie possible, mais certaines personnes, malgré tous leurs efforts, ne parviennent pas à prendre de la distance par rapport à leur esprit agité. C’est pourquoi le modèle IFS que j’ai développé au cours des 30 dernières années, implique un processus qui ne consiste pas seulement à se détacher du bavardage de nos défenses protectrices habituelles, mais aussi à mener une négociation continue entre nos différentes parties afin que le Self puisse commencer à émerger. Souvent, le processus commence par aider les personnes à remarquer d’où, dans leur corps, leurs critiques intérieurs semblent s’exprimer. Cette première expérience consistant à repérer la source des sensations au sein du corps peut commencer à créer une séparation par rapport au tumulte des parties. L’étape suivante consiste à demander aux personnes ce qu’elles ressentent envers la partie qui est à l’origine des pensées et des sentiments qu’elles trouvent perturbants. Cette question renforce la différenciation et aide les personnes à prendre conscience qu’elles entretiennent une relation avec une partie.
Souvent, une personne dira : « Je déteste ce critique. Je me sens opprimé(e) par lui. Je sais que je ne pourrai jamais le satisfaire. » Dans ces dialogues, le premier rôle du thérapeute IFS consiste simplement à valider ces sentiments négatifs des parties qui détestent le critique et à exprimer sa compréhension des raisons pour lesquelles elles pourraient réagir ainsi. L’étape suivante consiste à demander au client d’inviter ces parties à s’écarter un peu ou à se détendre intérieurement, afin qu’il puisse faire connaissance avec le critique en gardant l’esprit ouvert. L’objectif est de voir s’il est possible de l’écouter d’une manière qui permette à cette partie de renoncer à son besoin d’être aussi agressivement critique.
Lorsque les parties qui détestent le critique se différencient au sein du monde intérieur du client, celui-ci dit souvent spontanément quelque chose comme : « Maintenant, je suis curieux de savoir pourquoi cette partie m’insulte. » En suivant cette curiosité innée, ils apprennent que cette partie fait de son mieux pour les protéger. À ce stade, le simple fait de se différencier de ces sources intérieures d’autocritique libère la curiosité innée du Self et sa capacité naturelle à la compassion. Au fil du processus, les clients découvrent que même leurs parties les plus déplaisantes en apparence cherchent presque toujours à les protéger d’une menace perçue, aussi erronée ou enfantine que puisse être leur point de vue. Pour ouvrir un espace permettant au Self de s’exprimer, il est généralement utile de donner au critique l’occasion d’expliquer clairement quelle pourrait être son intention positive et protectrice, et de déterminer si le client dispose d’autres moyens d’y parvenir. Aider les clients à écouter leurs critiques intérieurs de cette manière permet de dissiper le sentiment d’appréhension et d’encourager la curiosité quant à la découverte de nouvelles façons de surmonter les blocages émotionnels de leur monde intérieur.
Une question que je demande souvent aux clients de poser à leurs parties perturbantes est : « Que veux-tu que je sache ? » Lorsque la partie est interpellée de cette manière, elle commence généralement à exprimer à quel point elle est fatiguée de jouer le rôle qu’elle a endossé et d’assumer la responsabilité protectrice dont elle s’est chargée. Les clients éprouvent alors un intense sentiment de compassion pour la souffrance, jusque-là méconnue, de cette partie d’eux. À ces moments-là, ils peuvent spontanément se tourner vers cette partie qui souffre depuis si longtemps et l’étreindre sans aucune instruction de la part du thérapeute. Et une fois que quelqu’un accède au Self, il lui semble naturel d’ entretenir des relations bienveillantes avec toutes ses parties.
Burt, par exemple, un homme d’affaires trapu d’une quarantaine d’années, est venu me voir parce que son schéma dans les relations intimes consistait à tomber follement amoureux des femmes, puis à devenir si possessif et jaloux qu’elles se sentaient piégées et le quittaient. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à contrôler cette impulsion de jalousie. Lorsque je lui ai demandé de se concentrer sur cette partie jalouse de lui-même et de la localiser dans son corps, il a ressenti une tension dans la gorge.
– Que ressentez-vous envers votre partie jalouse ? lui ai-je demandé.
– Je la déteste. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, a-t-il répondu.
– C’est logique que vous la détestez, car elle a gâché tant de relations, ai-je dit. Mais si la partie de vous qui la déteste acceptait de se détendre là-dedans et de se différencier de vous pendant un petit moment, seriez-vous prêt à apprendre à connaître cette jalousie et à l’aider à changer ?
Burt fronça les sourcils. « J’ai peur que si je ne la déteste pas, elle devienne plus forte », a-t-il dit.
– Je comprends ce raisonnement, mais c’est en fait l’inverse qui est vrai », lui dis-je. « Si la partie de vous qui déteste ta jalousie voulait bien nous laisser un peu d’espace là-dedans, je pourrais vous le prouver. »
Lorsque Burt accepta d’entamer son dialogue avec sa partie jalouse, il lui demanda pourquoi elle dominait si obstinément ses relations. Elle lui répondit que si elle ne le faisait pas, les femmes le piétineraient et le laisseraient avec un sentiment de honte, de faiblesse et d’inutilité. Mais à mesure qu’il poursuivait sa conversation avec cette partie jalouse, parvenant à faire se mettre un peu de côté les autres parties de lui qui la détestaient, il s’est rendu compte qu’elle essayait de le protéger de la douleur et de la honte qu’il avait ressenties à l’adolescence lorsqu’une fille dont il était profondément tombé amoureux l’avait trahi avec un autre garçon. Au fur et à mesure que cette conversation intérieure se poursuivait, Burt a commencé à éprouver une compassion grandissante pour cette partie jalouse, et à mesure qu’il se sentait de plus en plus fortifié par la conscience de son Self, il a éprouvé le sentiment viscéral qu’il n’avait plus besoin de laisser cet épisode de chagrin d’adolescence régir ses relations amoureuses à l’âge adulte.
Bien sûr, les parties critiques ne sont pas toujours disposées à lâcher leur rôle aussi facilement. Parfois, elles doivent travailler davantage sur leurs craintes de perdre le contrôle avant de pouvoir se différencier du Self. Cette différenciation exige que le thérapeute qui guide le processus soit ancré dans son propre Self et qu’il transmette confiance, calme et compassion. Si le thérapeute parvient sincèrement à rassurer ses clients grâce à cette congruence de sa propre présence, en leur montrant qu’ils peuvent faire confiance au processus, ceux-ci peuvent alors commencer à se percevoir, souvent pour la première fois, comme des êtres calmes et bienveillants envers eux-mêmes.
Prenez un instant pour vous imprégner de cette expérience, car c’est qui vous êtes vraiment. C’est votre Self.
Dans mon propre travail avec les clients, c’est un moment où j’aime dire : « Prenez un instant pour vous imprégner de cette expérience, car c’est qui vous êtes vraiment. C’est votre Self. » Pour beaucoup, cela crée une expérience de référence à laquelle ils peuvent revenir, encore et encore, en ressentant un déplacement de leur centre de gravité intrapsychique. Aider les gens à vivre ce genre d’expérience intérieure est un objectif que l’IFS partage avec de nombreuses traditions méditatives.
Un deuxième changement identitaire majeur survient lorsque les clients apprennent à mieux connaître leurs parties. Invariablement, ils découvrent que les parties qu’ils craignaient ou dont ils se méfiaient le plus ne sont pas du tout ce qu’ils pensaient qu’elles étaient. Dans mon travail avec mes propres parties, j’ai découvert que la rage que j’avais du mal à contrôler pendant mon enfance était bien plus qu’un dangereux concentré de colère explosive : j’ai compris qu’elle protégeait un jeune garçon profondément en manque de sécurité en moi, qui était resté figé dans des scènes où il avait l’impression que sa survie même était menacée par les manifestations de mépris de mon père à mon égard. Au fur et à mesure que j’apprenais à la connaître, j’en suis venu à voir cette partie non pas comme une menace, mais comme un noble défenseur — la partie de moi qui luttait contre mon critique intérieur et qui était prête à venir à mon secours dans toute situation où je me sentais en danger à cause des critiques. Une fois que j’ai pu reconnaître cela et accepter cette partie de moi, j’ai pu me libérer de la rage que j’avais portée tout au long de ma vie. À maintes reprises au cours de mes années d’exercice en tant que thérapeute, j’ai constaté à maintes reprises que dès que les gens apprennent à connaître même la partie d’eux qui semble la plus destructrice, voire malfaisante, et découvrent l’histoire secrète expliquant comment elle a été contrainte d’endosser ce rôle protecteur, un sentiment de profonde compassion et de gratitude s’installe dans leur conscience.
Les reptiles immondes qui sommeillent en nous
Lorsque l’on se considère comme un être psychosocialement monolithique, au lieu de se percevoir comme composé d’une gamme de différentes parties, faire preuve d’auto-compassion semble simple : il suffit d’aborder le « moi » auquel on s’identifie à ce moment-là avec bienveillance, plutôt qu’avec sévérité. Mais dès lors que vous reconnaissez que vous abritez de multiples « moi », les choses se compliquent, et il devient essentiel de prendre conscience qu’il existe différents niveaux d’auto-compassion, dont certains exigent bien plus d’efforts, de pleine conscience et de résilience émotionnelle que d’autres. C’est une chose d’apprendre à se parler un peu plus doucement et à ouvrir un peu plus son cœur à un enfant intérieur vulnérable, voire à accorder le bénéfice du doute à des critiques intérieurs bien intentionnés ; cependant, c’en est une tout autre de le faire avec les parties de soi que l’on trouve véritablement terrifiantes ou répugnantes. Comment aimer une partie de soi qui suscite des fantasmes sadiques ou qui cherche à manipuler et à exploiter les autres ?
Nous avons tous des voix intérieures, des pulsions, des fantasmes dont nous avons honte. Certains d’entre nous s’efforcent de les contrer ou de les compenser. Certains d’entre nous ont si bien réussi à les enfermer que nous ne les percevons absolument pas comme faisant partie de nous. Mais plus vous passez de temps en vous-même, peut-être en méditation ou dans tout autre type de travail intérieur, plus vous commencez à allumer la lumière dans les abîmes sombres de votre psyché. Comme l’a observé François Fénelon, mystique chrétien du XVIIe siècle :
« À mesure que la lumière grandit, nous nous voyons pires que nous ne le pensions. Nous sommes stupéfaits de notre aveuglement passé lorsque nous voyons jaillir des profondeurs de notre cœur tout un essaim de sentiments honteux, tels des reptiles immondes sortant d’une grotte cachée. Nous n’aurions jamais pu croire que nous avions abrité de telles choses, et nous restons consternés en les voyant apparaître peu à peu.»
La question est donc la suivante : pouvez-vous vraiment éprouver de la compassion pour ce que vous considérez comme vos ombres intérieures les plus répugnantes ?
Il y a des gens pour qui même l’idée de s’aimer eux-mêmes semble dangereuse. Ils peuvent avoir en eux de brutaux persécuteurs intérieurs qui crachent une haine de soi extrême, ressemblant non seulement à des voix excessivement critiques, mais aussi à des tortionnaires qui semblent vouloir infliger une profonde souffrance. J’ai appris cette leçon à mes dépens au cours des années 1980, alors que j’expérimentais pour la première fois des méthodes visant à aider les gens à entrer en contact avec des aspects menaçants d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas encore reconnus. Certains clients rapportaient des réactions de rejet effroyables, notamment des maux de tête atroces et des crises de honte intenses. En explorant la logique émotionnelle secrète de leur monde intérieur, je me heurtais à des parties d’eux qui exprimaient à quel point ils se méprisaient et à quel point ils se percevaient comme mauvais. Mais si je parvenais à aider mes clients à rester curieux même face aux parties les plus déplaisantes de leur vie intérieure — ce que ces reptiles immondes en eux essayaient d’accomplir, aussi malavisés fussent-ils —, une partie supplémentaire de l’histoire se révélait toujours.
Si je parvenais moi-même à rester calme, curieux et sans jugement tout en demandant à ces persécuteurs intérieurs pourquoi ils avaient endossé ces rôles, j’apprenais que certains étaient furieux à cause d’un acte commis par le client dans le passé et qui leur semblait impardonnable. D’autres craignaient que s’ils ne faisaient pas en sorte que le client se sente dépourvue de valeur, il serait plus enclin à adopter des comportements qui le mettraient en danger, lui ou autrui. D’autres encore se sont avérées être des versions intériorisées des personnes qui les avaient maltraitées. Inutile de préciser que la plupart de ces client.es avaient connu une enfance terrible, marquée par la maltraitance, la trahison et la négligence, et à bien des égards, certaines parties d’eux étaient encore figées à des stades précoces de leur développement psychologique.
Souvent, travailler avec ces clientes consistait à les aider à revenir sur les lieux de leurs premières expériences traumatiques tout en les guidant pour qu’elles envisagent une issue différente, en s’appuyant sur la sécurité et le soutien de la relation thérapeutique ainsi que sur le pouvoir de guérison que procure l’accès à leur propre Self. Maria, par exemple, bouillonnait d’une profonde haine d’elle-même pour avoir avorté lorsqu’elle était adolescente. Son persécuteur intérieur la torturait régulièrement, en utilisant les paroles de sa mère (« tu n’es rien d’autre qu’une pute ») et le dogme de l’Église (« tu brûleras en enfer »). Une exploration plus approfondie a révélé que ce persécuteur intérieur craignait que, s’il ne la faisait pas se sentir sale et irrémédiablement dépravée, elle ne retombe dans la débauche, finissant par se faire du mal et en faire aux autres.
J’ai demandé à Maria de solliciter l’autorisation de cette partie d’elle, d’un moralisme implacable, pour travailler avec la partie d’elle dont elle craignait qu’elle ne prenne le dessus si jamais elle relâchait ses attaques. Après plusieurs séances, cette partie lui a accordé à contrecœur une autorisation temporaire pour qu’elle puisse s’interroger sur ce qui se cachait derrière ses désirs sexuels intenses, apparemment incontrôlables. Une fois que cette partie sexualisée a été autorisée à s’exprimer, elle a révélé un besoin enfantin et désespéré de trouver un homme qui lui ferait se sentir véritablement aimée. Mais pour comprendre ce besoin profond, j’ai dû amener Maria à accéder aux parties d’elle qui craignaient qu’elle ne soit submergée si jamais elle ouvrait la porte à ce désir désespéré. Avec mon aide, elle a rassuré cette partie craintive en lui affirmant qu’elle pourrait gérer tout ce qui se présenterait.
Comme cela arrive souvent lorsque l’on encourage les clients à revivre les scénarios qui sous-tendent leurs comportements les plus autodestructeurs ou les plus répréhensibles, le chemin a fini par mener à une expérience traumatisante de la petite enfance. Maria a immédiatement vu une image d’elle-même à l’âge de 8 ans avec l’un des petits amis de sa mère. Il était entré dans sa chambre et la caressait tandis que sa mère, ivre, se trouvait dans la pièce voisine. Maria observait cette scène en larmes. Lorsqu’elle s’est sentie prête, je lui ai demandé d’y entrer et d’être aux côtés de la version plus jeune d’elle de la manière dont l’enfant en avait besoin. En imaginant revivre la scène au présent, elle a pris la défense de la petite fille et a dit avec fermeté à l’homme de ne plus jamais la toucher.
Lorsque la petite Maria de 8 ans, effrayée, se sentit prête, Maria accompagna la fillette hors de cette scène du passé dans laquelle elle s’était sentie si impuissante, pour lui faire vivre le sentiment d’être protégée dans le présent. Lorsque le moment fut venu, Maria aida la fillette à se libérer des émotions et des croyances qu’elle avait conservées de cette expérience. Elle put alors s’adresser aux parties d’elle qui s’étaient manifestées à l’époque pour la protéger et leur faire savoir qu’elle n’avait plus besoin d’elles pour gérer son comportement et ses émotions.
Pour des personnes comme Maria, il n’y a pas de raccourci vers l’autocompassion. C’est un parcours semé d’embûches, avec de nombreux rebondissements et détours. Ces clients doivent explorer le passé, accéder à des ressources qui leur étaient inaccessibles lorsqu’ils étaient plus jeunes, et honorer les parties d’euxs qui ont tenté de les protéger à l’époque. Ce n’est qu’alors qu’ils peuvent aller au-delà du passé vers une nouvelle prise de conscience d’eux-mêmes. C’est dans ces moments profondément émouvants que les clients font souvent l’expérience de la guérison la plus profonde que l’auto-compassion puisse apporter.
L’auto-compassion chez le thérapeute
Comme moi, de nombreux thérapeutes que je connais sont des guérisseurs blessés. Certains ont été amenés à devenir thérapeutes après avoir appris à être des aidants toujours vigilants et excessivement responsables au sein de leur famille d’origine. Mais si nous, thérapeutes, sommes parfois capables d’adopter des comportements éclairés et altruistes, nous avons cette tendance humaine normale à nous lasser de nous soucier de tout le monde et à souhaiter parfois que les gens cessent de se plaindre et nous laissent tranquilles. Nous ne pouvons pas nous attendre à être des « bouddhas thérapeutiques », toujours calmes et bienveillants. Faire semblant de l’être fait généralement perdre aux clients la confiance qu’ils ont en nous. Ce que nous pouvons faire, c’est reconnaître que la manière dont nous nous sentons vis-à-vis de nos propres parties déterminera la façon dont nous nous sentirons vis-à-vis des parties de nos clients qui ressemblent aux nôtres. C’est là tout l’enjeu du contre-transfert, et nous savons tous que lorsque nos clients se retrouvent par inadvertance au cœur d’un de nos propres feux croisés intérieurs, notre sagesse clinique et notre capacité de compassion peuvent rapidement s’envoler.
Pendant des années, je me suis spécialisé dans le traitement des survivants de traumatismes graves et d’abus. Dans les moments de crise, beaucoup d’entre eux adoptaient des comportements extrêmes, comme se réfugier dans l’alcool ou se taillader les bras ou le torse. Certains développaient une dépendance enfantine à mon égard, exigeant un traitement de faveur et me harcelant entre les séances. Certains me disaient que j’étais un terrible thérapeute, qui ne se souciait pas d’eux. D’autres utilisaient la menace du suicide pour me manipuler ou me punir. Certains m’idéalisaient puis me dévalorisaient tour à tour avec une volatilité si soudaine qu’elle pouvait me donner le tournis. À maintes reprises, face à ce genre de provocation, je constatais que mon Self pouvait rapidement disparaître, laissant mes clients face à l’un de mes propres protecteurs intérieurs infantiles, ce qui, à son tour, rendait leurs propres protecteurs encore plus extrêmes.
Aujourd’hui, après des décennies passées à mieux comprendre mes propres déclencheurs et à quel point je peux facilement déclencher des réactions chez mes clients, j’ai de moins en moins tendance à me pathologiser, moi-même, ni à pathologiser mes clients. Je connais bien désormais les parties en moi qui ont le plus besoin de compassion : la partie impatiente, qui veut que les gens guérissent rapidement et que les séances ne s’éternisent pas ; celle qui me distrait, qui peut me faire penser à ce que je vais manger pour le déjeuner alors qu’un client est en larmes ; la partie intransigeante, qui souhaiterait que certaines de ces personnes se ressaisissent ; et bien d’autres encore. Je les accueille avec tendresse avant les séances, surtout lorsque je soupçonne qu’elles risquent d’être déclenchées, et je leur demande de quitter le cabinet jusqu’à la fin de la séance. Ensuite, je fais régulièrement le point avec moi-même pendant la séance pour m’assurer que je suis présent et que mon cœur est ouvert.
Si j’avais eu un micro dans la tête pendant que je m’occupais de certains clients difficiles, vous m’auriez entendue me répéter sans cesse des choses comme « Je sais que tu es bouleversé, mais laisse-moi rester et gérer ça. » « N’oublie pas, ça se passe toujours mieux si tu me laisses garder mon cœur ouvert. » « Détends-toi simplement et fais-moi confiance, et je parlerai avec toi après la séance. » Entre les séances, j’assure le suivi en amenant les parties que mon client a fait surgir en moi dans ma propre thérapie afin de leur accorder l’attention bienveillante dont elles ont besoin. De cette manière, nos clients deviennent nos « tourmenteurs-mentors » : en nous tourmentant, ils nous guident, nous rendant conscients des parties en nous qui ont le plus besoin de notre propre compassion bienveillante.