Clinicienne, enseignante et conférencière, Bonnie Weiss est également superviseuse en IFS et consultante de renom dans le domaine de la thérapie. Elle a été directrice et membre de la faculté de Gestalt Therapy à Long Island et co-directrice du Long Island Center for Eating Disorders. Elle a récemment enseigné en Australie, en Allemagne, en Israël, en Irlande et à l’Institut Esalen. Elle est connue pour son enseignement clair et ouvert et pour sa présence spirituelle.
Bonnie Weiss a découvert l’IFS presque par hasard, dans un centre de yoga au Mexique, il y a plus de trente ans. Depuis, elle n’a cessé de le transmettre — d’abord en Israël et en Australie, puis dans des formations en ligne qui réunissent aujourd’hui des participants de l’Inde à la Singapour. Dans cet entretien exclusif, elle raconte comment cette approche est devenue, pour elle comme pour son ami Jay Earley, bien plus qu’une thérapie : une « jam session » de guérison vivante où le psychologique et le spirituel finissent par se rejoindre.
(Cet article est publié en deux parties. La première partie est accessible ici)
Partie 2
Self – IFS Magazine : Quels mécanismes psychologiques nous empêchent d’aller à la découverte de ce qui est enfoui en nous ?
Bonnie Weiss : Je pense d’abord que les gens ont peur de l’intimité, en particulier ceux qui ont vécu un traumatisme. Nous portons en nous deux forces contraires : l’une aspire désespérément à la proximité et à l’intimité, l’autre redoute cette même intimité, par crainte que nous soyons blessé à nouveau. Alors, dès que l’on invite quelqu’un à s’ouvrir et à baisser ses mécanismes de protection, la peur surgit immédiatement, comme une petite voix qui dit : « Si je m’ouvre vraiment à toi, si je te confie mon cœur, si je te laisse me voir, tu vas me juger, tu vas me faire du mal, et je revivrai cette douleur. » C’est exactement ce que j’enseigne dans mes cours : nous avons tous des protecteurs, et derrière eux se cache notre petit « exilé ». Le travail de l’IFS consiste justement à convaincre ce protecteur de nous accorder un peu d’espace, afin de construire une relation entre le « Self » et lui. Une fois cette relation installée, le protecteur accepte de nous laisser approcher l’exilé ; et si la confiance s’installe, on peut alors travailler avec cet exilé pour qu’il s’ouvre, guérisse, et que le protecteur trouve à son tour un nouveau rôle. Mais dans la vie quotidienne, je pense qu’il manque souvent cette confiance de base : la certitude que si je te montre cette part de moi, tu la traiteras avec respect. C’est pour cela que les gens paniquent dès qu’on commence à faire tomber cette barrière protectrice. La première chose à comprendre, selon moi, c’est donc d’apprendre à faire cette distinction.
S-IM : Surmonter la crainte du danger, même à l’intérieur de soi ?
BW : Oui, chacun se demande : qu’est-ce qui est sécure, en réalité ? Est-ce sans danger de m’ouvrir à vous, d’être honnête, de vous laisser voir mon vrai moi ? Et est-ce que je vous fais suffisamment confiance pour que, si je vous laisse apercevoir cet exilé, cette part jeune et vulnérable de moi-même, vous la traitiez avec respect ? Dans la vie, les gens doivent donc apprendre à discerner le bon moment, les bonnes circonstances, l’environnement suffisamment sécurisant pour permettre à ce protecteur d’évoluer. Cela, c’est l’aspect extérieur, une autre dimension de ce que l’on vit. Mais à l’intérieur, je crois que la peur la plus profonde concerne notre propre critique intérieur. Cette voix est parfois si puissante que j’ai peur de regarder ce qu’elle cache : si je m’observe sans avoir travaillé la compassion envers moi-même, je risque de m’effondrer face à ce que je découvre. C’est justement l’une des premières choses sur lesquelles je travaille dans mes cours et avec mes clients : développer une vraie auto-compassion, créer un cadre bienveillant, chaleureux et sécurisant. Car sans cette capacité d’auto-compassion, chaque chose que je vois en moi devient une condamnation immédiate : « Oh, je suis égoïste », boum. « Oh, je me sens coupable », boum. « Oh, j’ai envie de me venger de quelqu’un », boum. Les gens ont alors peur de se regarder en face, parce qu’au fond, ils redoutent de se détester s’ils voient vraiment ce qui s’y trouve. Alors mieux vaut rester dans ce monde de protecteurs, sans trop savoir ce qui se passe à l’intérieur, en espérant que l’autre, lui, saura gérer la situation à ma place — et qu’ainsi, je serai en sécurité.
S-IM : Quels sont les autres freins ?
BW : Le problème avec certains clients, c’est que leurs « protecteurs » compliquent tout : ils refusent le rendez-vous, prétextant avoir autre chose à faire. Ces protecteurs, en réalité, ressemblent à ce que l’on appelle des « silos » dans le monde de la technologie ou de l’entreprise. C’est un peu comme si la personne disait : « Je suis qui je suis, je vois ce que je vois, je crois ce que je crois, je sais qui je suis et je sais qui vous êtes — mais je ne vous fais pas confiance. » C’est très clair : les protecteurs ont une vision du monde limitée et un mode de fonctionnement restreint. Mais lorsque vous apportez plus d’espace, plus d’implication, plus de compassion, le protecteur commence à se détendre. Il peut alors apprendre à vous faire confiance, à faire confiance au monde, et son champ de vision s’élargit peu à peu.
Multiplicité des voix intérieures versus trouble de la personnalité multiple
Il y a aussi un autre problème lié à des « voix intérieures mineures » que l’on peut percevoir. Entendre une seule voix, c’est acceptable, c’est de l’intuition. Mais si l’on en entend deux, trois, quatre, cinq… alors on peut croire que l’on devient fou. Cela me fait penser au film « Les Trois Visages d’Ève 1». Il y a d’autres films sur des personnes souffrant de personnalités multiples. Et je pense qu’il y a eu toute une génération de gens qui se disaient : « Je ne veux pas être fou ». Et il y a des clients qui disent : « Vous parlez de telle voix, de telle autre voix », et ils demandent : « Pensez-vous que je souffre de personnalités multiples ? Pensez-vous que je suis schizophrène ? » Les gens ont donc peur de ça. Il s’agit donc davantage d’aider les gens à comprendre que nous vivons tous cela en permanence.
Quand je forme des thérapeutes, je leur dis : « Vous devez non seulement demander : “Quelles sont vos différentes parties ?”, mais aussi leur dire, par exemple : « J’ai une part de moi qui a peur que vous ne m’aimiez pas », ou « J’ai une part de moi qui souhaite bla-bla-bla… » Et donc, lorsque vous vous adressez à un client, que vous travaillez avec lui, ou lorsque vous apprenez à connaître quelqu’un et que vous abordez ce sujet, vous devez être capable de ne pas seulement parler de leurs parties, mais aussi de vos parties, pour dire : « J’ai une partie qui s’est disputée avec mon mari ce matin, une partie qui se sent très coupable, une partie qui estime avoir raison, et une partie qui veut qu’il change. Nous devons tous apprendre à vivre avec cette multiplicité intérieure.
Ainsi, lorsque j’enseigne ou que je pratique la thérapie, je pars toujours du même départ de sentiers. Plutôt que de dire : « Bon, voilà notre départ de sentiers, il y a plusieurs parties ici, choisissons-en une et travaillons avec elle », je préfère dire : « Rassemblons tout le monde ici. » Même avec un nouveau client, si je viens de l’entendre parler de cinq parties différentes, je propose de les rassembler toutes. Ensuite, on essaie de s’en faire une idée, puis on prend un peu de recul. Ces parties peuvent se nommer elles-mêmes ou non, mais l’essentiel est de prendre du recul et de voir si l’on parvient à distinguer clairement ces cinq voix. L’idée, c’est de demander directement à ce système ce qui se passe. Par exemple, dans une dispute avec votre patron, il y a une partie qui craint de perdre son emploi, une autre qui redoute d’annoncer à votre femme ou votre mari qu’il n’y aura plus d’argent, une partie en colère, une partie apeurée. On rassemble donc toutes ces voix, et on leur demande simplement : « Quel travail devons-nous accomplir aujourd’hui ? ». Par exemple, « que doit-il se passer ici ? Qu’est-ce qui constitue un pas vers la guérison au sein du système ? »
Le Self du système
L’IFS reste un concept assez novateur, qu’on ne trouve pas vraiment dans la littérature, et qu’il faut continuer d’approfondir. Mais l’idée générale, c’est que le système lui-même possède un Self, et qu’il existe des moments où l’on peut travailler directement avec ce système dans son ensemble. Parfois, avec un client, on démarre avec deux parties qui s’opposent, puis on réalise qu’il y en a deux autres, et on espère qu’il y a quelqu’un dans ce système-là pour les accueillir, tant elles sont nombreuses. Face à cette multiplication des voix, je me demande : « Que dois-je faire ? Il y en a tellement… » Alors je prends du recul et je constate que c’est le système entier qui semble agité, voire effrayé. Dans ce cas, je demande simplement au système : « Qui es-tu ? » et j’essaie de dialoguer avec lui pour comprendre où se trouve le verrou, quelle en est la clé, et ce qui doit se passer pour le débloquer. Cette approche permet généralement de faire avancer les choses.
Le fait est que les gens associent souvent la multiplicité des voix intérieures au trouble de la personnalité multiple, qu’ils considèrent comme pathologique, c’est parfois vrai, mais une partie de mon travail consiste justement à sensibiliser sur ce point : c’est en réalité ainsi que nous sommes tous constitués. Si vous demandez à n’importe qui : « La partie de vous qui s’est habillée ce matin, celle qui a choisi vos vêtements, est-elle la même que celle qui a couché votre enfant hier soir ? Est-ce la même partie qui se présente à une réunion professionnelle et qui adopte un certain comportement ? Est-ce encore la même partie qui parle à votre mère au téléphone ? » — vous verrez bien qu’il s’agit en réalité de parties différentes.
S-IM : Pourtant, le mythe selon lequel nous ne sommes qu’un seul « moi » — et qu’il n’est pas possible que nous ayons plusieurs « moi » —, perdure. BW : Exactement. C’est avant tout un problème d’éducation. Il faut apprendre aux gens que cette chose qu’on appelle « moi », cet esprit qu’on croit être et qui serait seul aux commandes, est en réalité une vision réductrice. Pour moi, l’IFS invite à comprendre des réalités spirituelles plus vastes présentes en nous, et à saisir l’unité véritable qui se cache sous cette multiplicité. Car sous la multiplicité, il y a toujours une unité. Et à mesure qu’on approfondit cette compréhension spirituelle… Tiens, je disais justement ce matin à mon partenaire qu’en Californie, on dit souvent que les Californiens sont un peu « Waoo! » — vous connaissez cette expression ? J’essaie de ne pas être trop « Waoo! » avec vous, justement. Mais si vous laissez cette expansion se produire, si vous arrivez à dire : « Ça, ce n’est qu’une partie, et ça aussi, ce n’est qu’une partie », alors vous pouvez rester avec ce qui demeure : cette conscience spirituelle ouverte. Vous commencez à percevoir cette sensation. Mais vous avez raison, il y a de la peur. Et je sais que c’est le « moi » qui la ressent.
Mettre à jour les parts de nous
S-IM : Et aussi, beaucoup de parties de nous restent figées dans un passé révolu, en décalage avec notre réalité du moment.
BW : Oui, j’ai une histoire à ce propos. J’étais déjà mariée avant de rencontrer Jay. Mon frère, lui aussi, s’est marié, et ma fille, qui avait environ deux ans à l’époque, était la petite demoiselle d’honneur au mariage. Quand elle est apparue, tout le monde a pleuré : c’était tellement mignon de voir cette petite fille dans sa petite robe rose. Puis je me suis mariée avec Jay quand elle avait 15 ans. C’est comme si elle m’avait dit : « J’ai besoin d’une robe pour ton mariage »; et que je lui aurais répondu : « Tu en as déjà une, non ? » Et elle aurait rétorqué : « Oh, cette petite robe rose était tellement mignonne… mais maman, je mesure 1,50 m maintenant, elle ne me va plus du tout ! » C’est un peu comme ça pour toutes nos parties intérieures : elles portent encore cette petite robe rose et essaient de vivre dans ce vaste monde habillées ainsi. Cette robe était parfaite, il n’y avait rien à redire, quand vous aviez deux ans. Mais elle ne vous va plus aujourd’hui. Pour moi, c’est exactement ça la thérapie : aider quelqu’un à adapter sa tenue à la personne qu’elle est devenue. Ce processus de mise à jour consiste à se demander : « Qui êtes-vous aujourd’hui ? » Certaines parties, et en particulier la voix critique intérieure, continuent de vous voir dans cette petite robe rose et essaient de prendre soin de vous comme si vous la portiez encore. Ce travail de mise à jour consiste à dire : « J’ai 76 ans, je ne suis plus qu’un vieux chat, mais j’ai beaucoup vécu, beaucoup expérimenté, j’ai de grandes capacités. Je ne vis plus dans cette maison, je suis libre, je suis sage, j’ai traversé bien des épreuves. Merci d’essayer de m’aider, mais je peux porter un costume rouge sans problème. Je garde la tête haute, même sans mes dents. Je peux tout faire. »
Si les gens sentent que quelque chose sonne faux en eux, ce que je fais alors, c’est de les faire se émerger toutes les parties qui se manifestent, une par une. Par exemple, il peu y avoir d’abord la partie qui déteste votre colère : « Je déteste ma colère, elle me cause toujours des ennuis. » Puis il y a la partie qui revendique cette colère. Et il y a la partie qui se sent très coupable après s’être mise en colère contre son mari ou sa femme. On fait se présenter chacune de ces parties, l’une après l’autre. Et là, on demande : « est-ce que tout cela, c’est vous ? Est-ce que la partie qui est en colère vous ressemble ? Est-ce que la partie qui déteste cette colère vous ressemble aussi ? Et la partie qui se sent coupable de ce que vous avez dit sous le coup de la colère, est-ce que cela vous ressemble également ? ». Oui, oui, oui, à chaque fois. « Alors maintenant, si on les réunit toutes ici, ressentez-vous cela comme de la folie, ou plutôt comme : “Oh, c’est vraiment une représentation fidèle de moi-même” ? » Et ce qui est particulièrement étrange en IFS, c’est que ce ne sont pas seulement des idées : ce sont de véritables êtres qui s’expriment, dotés de leurs propres qualités. Mais vous ne vous résumez pas à elles.
En parlant des parties, certaines personnes qui ne connaissaient l’IFS qu’à travers des extraits de livres demandaient : « D’accord, mais où est la preuve que ces voix intérieures sont réelles ? Ce n’est peut-être qu’un fantasme, une représentation… » Ma réponse est : « Vérifiez par vous-même, allez à la rencontre de qui se trouve là. » C’est justement pour cela que Jay et moi avons écrit sur les parties « concernées » : pour que chacun puisse dialoguer avec son protecteur, même quand celui-ci dit : « Je veux apprendre à te connaître, mais je te déteste », ou « Tu me gênes, tu es stupide, c’est de ta faute. » Ce ne sont, en réalité, que des parties qui cherchent à s’aligner. Et toutes ces parties, si vous pratiquez l’IFS, méritent d’être accueillies sans être contestées.
S-IM : C’est comme l’onde et la particule, plusieurs aspects d’une même réalité…
BW : Oui, exactement. Vous voyez, il ne s’agit pas de se disputer avec quelqu’un pour essayer de le convaincre — ça ne mène jamais à rien. Il s’agit plutôt de faire vivre cette expérience aux gens. Et les deux exemples que j’aime bien, ce sont ceux-ci : la personne qui vous habille le matin n’est pas la même que celle qui va travailler ; celle qui couche votre enfant n’est pas la même que celle qui fait l’amour à votre conjoint ou qui prépare le dîner pour votre enfant. On n’a vraiment pas l’impression que ce soit la même personne. Quand j’enlève ma tenue de travail pour enfiler mon pyjama et mes pantoufles, je ne me sens plus du tout comme la personne qui s’est présentée au bureau ce matin-là.
Reconnaître les Capacités des parts
S-IM : Avez-vous observé des différences entre les hommes et le femmes sur le fait d’accepter cet aspect ? BW : Il y a des différences que j’ai constaté, notamment dans les communautés orthodoxes. Lorsque j’ai enseigné à Jérusalem, j’ai vu que les femmes étaient plutôt ouvertes d’esprit, mais que les hommes, notamment les orthodoxes ayant étudié la Torah, étaient vraiment difficiles à sensibiliser. Dans ces ateliers — j’en ai donné deux l’année dernière —, il y a toujours un ou deux hommes présents. Et ils restent assis là, avec cet air qui dit clairement : « Je n’y crois pas. » Et pourtant, comme ces ateliers comptent généralement 12 ou 14 femmes pour seulement 2 hommes, l’énergie masculine et féminine dans la salle est très différente. Il suffit d’un seul homme pour que toute l’ambiance change. Je me souviens d’un cours de danse à New York, exclusivement féminin, où dès que mon ami — le seul homme — arrivait, on sentait immédiatement : « Oh… » C’est exactement la même dynamique dans mes ateliers : la présence d’un homme change quelque chose. Mais ce sont paradoxalement toujours les hommes qui se portent volontaires en premier, comme s’ils voulaient se montrer à la hauteur. Alors je les observe, un par un, et je les laisse s’ouvrir petit à petit, retirer cette couche protectrice — et derrière, on trouve souvent ce petit garçon effrayé. Il suffit alors de vraiment ressentir ce protecteur, de le respecter, d’essayer de le comprendre, pour qu’il puisse enfin s’épanouir. C’est exactement ce sur quoi portent nos travaux avec Jay concernant les Capacités des protecteurs. Auparavant, en IFS, il s’agissait simplement d’être soi-même face à la partie, encore et encore, en espérant qu’elle finisse par le ressentir. Mais depuis que nous avons développé cette approche par les Capacités, on peut s’adresser directement au protecteur qui refuse de partir en lui disant : « Je vois à quel point vous êtes dévoué, courageux, fort et vigilant. » En reconnaissant ainsi ses véritables qualités, le protecteur se dit alors : « Elle me comprend vraiment. Je peux lui faire confiance — elle sait que je suis fort, courageux, digne de confiance. C’est mon alliée. » Et là, tout se détend enfin. Mais on ne peut pas faire ces expériences avec le cerveau gauche, de façon intellectuelle. Il faut vivre l’expérience somatiquement et ressentir : « Oh, voilà ce que ça fait ! »; ou « J’ai réussi à protéger ce petit garçon. Waouh, il avait vraiment besoin d’aide ! »
Nos guides intérieurs
S-IM : Peut-on ressentir des « aides » à l’intérieur ? BW : Oui, il existe une notion qu’on appelle la « guidance ». C’est cette capacité à vraiment faire confiance : quand on écoute, parfois c’est une partie de nous qui parle, parfois un protecteur, parfois un exilé — et parfois, c’est autre chose : une véritable guidance. C’est une chose différente, vraiment distincte. Au fur et à mesure qu’on amène les gens à s’ouvrir davantage, à accorder un peu plus de crédit à ce qu’ils ressentent, à écouter un peu plus, ils deviennent capables de faire la distinction entre ces différentes voix et ce qui relève de l’inspiration pure. Qu’on y croie ou non, l’inspiration existe bel et bien. Je me souviens d’une anecdote lorsque ma mère est décédée en 2010, et j’avais gardé une paire de ses boucles d’oreilles que j’aimais beaucoup. Un matin, je les ai mises — c’étaient des boucles qui se clipsaient à l’oreille — et je portais un pull à col roulé. Debout dans la salle de bains, j’ai entendu une voix très forte me dire : « Ne les porte pas. » Je me suis littéralement retournée. Mais ma réaction a été : « Je ferai ce que je veux. » Alors j’ai porté ces boucles d’oreilles avec mon col roulé — et bien sûr, j’en ai perdu une. Qu’est-ce qui aurait pu se passer d’autre ? À ce moment-là, je me suis dit : « J’ai compris, désormais je vais écouter. » Et si l’on prend vraiment le temps de ralentir, on s’aperçoit qu’on reçoit ce genre d’avertissement en permanence. Je peux repenser à hier soir : je suis rentrée de dîner, je voulais une tasse de thé, mais je n’arrivais pas à ouvrir le sachet. J’ai demandé à mon compagnon de le faire, il m’a dit d’accord, mais moi, impatiente, je l’ai attrapé et essayé de l’ouvrir avec mes dents. Si je m’étais arrêtée une seconde, j’aurais entendu la voix me dire : « Tu ne devrais probablement pas faire ça. » Et bien sûr, cela a abîmé une de mes dents — encore un de ces moments où l’information était disponible, mais où je ne l’ai pas écoutée. On dispose de cette information à tout moment, mais on ne l’écoute pas, parce que la plupart du temps, ces voix intérieures nous dérangent — et on ne veut pas les entendre : « Je vais porter ces boucles d’oreilles, c’est moi qui décide ». Voilà exactement ce que ce travail peut changer. Il nous apprend à écouter, à vraiment reconnaître ses différentes parties, et à être attentif à leurs conseils. Alors la vraie question devient : ce conseil vient-il de la sagesse d’une partie de nous, ou du Self lui-même ?
S-IM : Quelle est votre intuition à ce sujet ?
BW : Le Self est peut-être une sorte d’interface avec quelque chose de bien plus vaste. La porte vers une étendue extraordinaire de conscience, disponible si vous êtes prêt, et si cela vous intéresse. Et si vous souhaitez faire ce travail, qui consiste à reconnaître à quel point l’ego veut tout diriger, veut avoir raison et veut faire les choses « comme il faut ». D’autant que l’ego est une chose très rusée. Il apprécie vraiment la place qu’il occupe dans le monde, et il connaît toutes les stratégies, toutes les astuces pour la conserver. Ce travail est donc un chemin difficile. Ainsi, lorsqu’on décide de mener une vie orientée vers son but, une question se pose souvent : « J’essaie d’être dans le Self. » Mais on ne peut pas essayer d’être dans le Self — car cet effort même crée une partie qui « essaie ». La seule chose que l’on puisse réellement faire, c’est continuer à découvrir ses parties, encore et encore, et à les reconnaître. C’est un peu comme reconnaître l’ego, reconnaître chaque partie une à une. Et c’est justement là, dans cette reconnaissance, que le Self se manifeste — non pas parce qu’on l’a cherché, mais parce qu’on n’est plus amalgammé à une partie dans notre état de conscience.
Quand c’est une part de nous qui « essaye » d’être dans le Self
S-IM : Comme le Qi (l’énergie vitale, le Souffle) dans le Qi Gong. BW : Exactement, vous ne pouvez pas « être » dans le Qi. Vous ne pouvez pas le forcer. Le Qi surgit parce que vous lui faites de la place. Vous ouvrez l’espace et il surgit. Et c’est la même chose pour le Self. Vous ne pouvez pas essayer d’être dans le Self. Tout ce que vous pouvez faire, c’est dire : « Oh, il y a une partie de moi qui essaie. » Et si vous demandez à cette partie de se détendre, que vous prenez une inspiration, puis que vous observez ce qui se passe, savez-vous ce qui se passe ? C’est là. Et vous pouvez aller aussi loin que cela vous mène. Vous pouvez l’amener à différents niveaux de conscience élargie. Et vous pouvez aller jusqu’à être réellement capable d’entendre toutes sortes de pensées. Vous pouvez repérer toutes ces pensées, comme moi avec cette boucle d’oreille. Et vous pouvez reconnaître cela et dire : oui, il y a une partie qui dit « Je ferai ce que je veux ». Et il y a cette voix qui dit : « Ne porte pas ces boucles d’oreilles. » Et vous pouvez ressentir que c’est toujours un choix. C’est toujours : pouvez-vous ressentir ? Pouvez-vous ralentir suffisamment votre conscience pour être pleinement dans l’instant du choix ? Vous pouvez dire : « J’ai entendu cette voix qui dit : “Ne le fais pas.” Et je ressens cette partie de moi qui dit : “Je ferai ce que je veux, tu ne peux pas me dire quoi faire.” C’est probablement ma réaction face à ma mère. “ Je ferai ce que je veux. » Et puis-je ressentir ce choix ? Et puis-je réellement me situer dans cet espace, un espace élargi qui me dit : « J’ai le choix ici. » Soit je fais ce que veut l’ego, c’est-à-dire « Je ferai ce que je veux », soit j’écoute quelque chose qui semble plausible. Et parfois, ce n’est pas : « Vous devriez faire cela », mais peut-être : « Ce n’est pas une bonne idée dans la situation où vous vous trouvez. » C’est comme une suggestion, pas une chose agressive qui vous dit que vous devriez faire cela. Et si vous pouvez l’entendre ainsi, c’est là que vous le percevez comme un conseil. Vous ne l’entendez pas comme si votre mère vous disait : « Ne portez pas ces boucles d’oreilles, ne restez pas dehors tard, ne portez pas cette jupe. » Vous pouvez l’entendre comme une invitation. Et c’est là que réside la beauté, car cela ralentit ce processus intérieur, pour entendre les choix qui s’offrent à vous. « Je suis à vos côtés, je vous soutiendrai, et si vous me faites confiance, alors nous pourrons surmonter cet exil ensemble ». C’est toujours très respectueux.
Les souvenirs des parts et la danse de la reconsolidation de la mémoire
S-IM : Est-ce que les vécus, les souvenirs des parts sont toujours « réels » ? Quels rôles peuvent jouer les faux souvenirs ?
BW : Dan Siegel parle de cela dans ses livres : c’est le concept de reconsolidation de la mémoire, selon lequel le souvenir que vous gardez d’un événement n’est pas ce qui s’est réellement passé à l’époque. Ce dont vous vous souvenez, en réalité, c’est la dernière fois où vous avez évoqué ce souvenir. Ainsi, si vous repensez sans cesse à un souvenir d’enfance en vous disant : « Oh mon Dieu, c’est terrible, terrible », chaque nouvelle évocation renforce cette version douloureuse. Mais si, en y revenant, vous réalisez que votre Self était présent à ce moment-là, que la blessure a pu être accueillie avec douceur, qu’il y avait quelqu’un pour en témoigner et pour vous soulager, alors la fois suivante où vous vous en souviendrez, vous vous direz : « C’est arrivé, mais quelqu’un était là. » Puis la fois d’après : « Ah oui, c’est vrai. » Et progressivement, le souvenir douloureux s’estompe, remplacé par ce sentiment d’avoir été accompagné. C’est exactement cela, le processus de reconsolidation de la mémoire.
Il existe d’ailleurs un excellent enregistrement où Dan Siegel et Dick Schwartz ont passé une journée ensemble, il y a environ deux ans, autour du 2 juin. Ils ne connaissaient pas vraiment le travail l’un de l’autre au départ. Dan Siegel, spécialiste de la neurobiologie interpersonnelle, y présente les neuf étapes de son approche. Puis Dick Schwartz prend la parole pour parler de l’IFS et montre une vidéo bouleversante d’un ancien combattant traumatisé, où l’on assiste à une guérison tout simplement incroyable. Après avoir montré cette vidéo, Dick Schwartz explique ce qu’il appelle la « danse » : il repasse chaque étape du processus en la reliant aux étapes de la neurobiologie interpersonnelle, pour montrer comment la guérison s’opère. Dan Siegel, de son côté, explique ce qui se passe dans le cerveau à chaque étape, puis, en observant l’IFS, conclut : « Oui, c’est exactement ça — revenir en arrière, se souvenir, accueillir avec acceptation, observer, retrouver ce qui a été perdu et s’en décharger. » C’est tout le processus de cette « danse » que décrit Siegel. C’est magnifique, et c’est disponible sur le site de l’IFS Institute — une conférence d’environ six heures, mais ce passage-là vaut vraiment le détour. Cela m’intéresse d’autant plus qu’il y avait cette question des faux souvenirs, un vrai problème aux États-Unis, notamment dans certains centres de traitement de l’anorexie.
Ce qui est intéressant, c’est que la meilleure réponse à ce problème reste de former les thérapeutes à être davantage conscients d’eux-mêmes. Quand j’ai commencé à former des gens, je leur disais toujours : « Je vais vous enseigner le processus IFS, mais mon véritable objectif, c’est de vous apprendre à vous connaître vous-même — à accéder à cette conscience et à la reconnaître lorsque vous la voyez chez votre client. ». Pour revenir à votre question, je pense que ce qui se passe parfois, c’est que les gens suivent une formation sans prendre conscience de comment leur ego entre en jeu. Du coup, on entend des choses comme : « Vous avez ça, vous n’arrivez pas à dormir la nuit, vous êtes déprimée, vous n’avez pas envie d’avoir de relations sexuelles avec votre mari — vous avez donc probablement été victime d’abus sexuels. » Et la personne répond : « Je suppose que oui. » « À votre avis, qui a fait ça ? Probablement votre frère. » « Oh, d’accord, probablement mon frère. »
Épigénétique et fardeaux hérités
Ce genre de dérive vient vraiment de thérapeutes qui gèrent mal la situation — une forme de pouvoir mal exercé sur le terrain. Il y a eu l’affaire Mark Schwartz, qui dirigeait des cliniques spécialisées dans les troubles alimentaires. J’ai eu quelques clientes qui y avaient été traitées et qui en ont gardé un bon souvenir. Mais imaginez dix-huit jeunes filles anorexiques réunies dans une même pièce, discutant des raisons pour lesquelles elles ne mangent pas. L’une d’elles dit : « Eh bien, j’ai été violée par mon frère. » Et les autres pensent : « Peut-être que moi aussi. » Elles vont alors voir leur thérapeute et demandent : « Pensez-vous que j’ai été violée par mon frère ? » On leur répond : « Peut-être, oui. » « D’accord, je suppose que oui. Je vais appeler mon frère : va te faire foutre pour m’avoir violée. » Ce genre de souvenir ne vient pas de la personne elle-même, mais de la situation thérapeutique. Et ensuite, les parents appellent en disant : « Je paie une fortune pour que ma fille aille mieux, et maintenant elle m’annonce que son frère l’a violée. » On prend des adolescentes très influençables, et certains professionnels s’empressent de sauter sur ces récits. C’est ce qui a nourri, à l’inverse, l’idée que toute accusation pourrait n’être qu’un « faux souvenir ». Pourtant, j’ai eu des clientes qui montrent que la réalité est plus complexe. Il y a des années, une femme adulte est venue me voir : sa fille, qui vivait à New York, présentait des signes d’agression sexuelle sans se souvenir d’en avoir été victime. La thérapeute de la fille lui avait dit : « Vous présentez tous ces signes, mais vous ne pensez pas que cela vienne de votre propre expérience — vérifiez auprès de votre mère. » La fille a donc appelé sa mère, qui est venue me voir en disant : « Vous avez raison, c’est arrivé, mais je n’en ai jamais parlé ; pourtant, je l’ai transmis d’une manière ou d’une autre. »
C’est là qu’intervient le concept d’épigénétique : un traumatisme peut se transmettre de génération en génération. C’est pourquoi tout le travail de l’IFS sur les fardeaux hérités est si précieux — il permet de comprendre comment quelqu’un peut réellement vivre un traumatisme qu’il n’a pas nécessairement subi lui-même, physiquement. Quand on travaille sur les fardeaux hérités, on distingue plusieurs sources. D’abord, ce que vous avez accumulé au cours de votre propre vie et de votre relation avec vos parents : si votre mère a été victime d’abus, vous avez pu hériter d’elle une peur des hommes, ou une difficulté liée à la sexualité, à travers votre relation directe avec elle. Ensuite, il y a ce qui vous est parvenu de manière plus large, transmis à travers une lignée entière — un peu comme la famine de la pomme de terre en Irlande : cela peut être la pauvreté, la peur, un sentiment d’impuissance qui n’a rien à voir avec votre situation personnelle mais qui vous a été transmis malgré tout.
Votre propre vécu peut donc résulter du traumatisme de vos parents. Mais on peut aussi distinguer ce qui s’est transmis à travers toute une lignée de personnes ayant vécu un sentiment d’impuissance ou de dévalorisation — je pense, par exemple, aux personnes noires aux États-Unis, ou aux Aborigènes en Australie, — où j’ai beaucoup enseigné —, longtemps considérés comme des sous-hommes. C’est toute une lignée de croyances qui affecte l’estime de soi et le sentiment de valeur personnelle sur plusieurs générations. Mais on peut apprendre à distinguer ces différentes couches, à guérir cet héritage, à renvoyer ce fardeau-là, puis à identifier son propre traumatisme personnel — même lorsque celui-ci est lié à ce qu’a vécu un parent ou un grand-parent. On peut ainsi séparer ce qu’on a hérité de ses parents de ce qu’on portait déjà en soi à la naissance. La chercheuse qui a exploré cette question de l’épigénétique s’appelle Rachel Yehuda. Elle a travaillé avec des survivants de l’Holocauste et a découvert que leurs enfants et petits-enfants présentaient certains des mêmes symptômes d’anxiété que leurs parents — alors qu’eux-mêmes n’avaient pas connu la faim ni vécu directement ces épreuves.
1 Les Trois Visages d’Ève (The Three Faces of Eve) est un film américain réalisé, écrit et produit par Nunnally Johnson, sorti en 1957. Il raconte comment une psychiatre soigne une femme souffrant de trouble dissociatif de l’identité, dont trois personnalités distinctes finissent par fusionner en une seule après qu’elle a affronté un traumatisme d’enfance refoulé. ↩