Bonnie Weiss a découvert l’IFS presque par hasard, dans un centre de yoga au Mexique, il y a plus de trente ans. Depuis, elle n’a cessé de le transmettre — d’abord en Israël et en Australie, puis dans des formations en ligne qui réunissent aujourd’hui des participants de l’Inde à la Singapour. Dans cet entretien exclusif, elle raconte comment cette approche est devenue, pour elle comme pour son ami Jay Earley, bien plus qu’une thérapie : une « jam session » de guérison vivante où le psychologique et le spirituel finissent par se rejoindre.
(Cet article est publié en deux parties. La seconde paraîtra dans 15 jours.)
Partie 1
Self – IFS Magazine : Bonjour, Bonnie, nous sommes très heureux de vous rencontrer. Pour commencer, nous souhaiterions savoir comment vous avez découvert l’IFS ?
Bonnie Weiss : C’est une longue histoire, mais je vais vous la raconter. Jay Earley et moi, nous suivions ce cheminement spirituel de l’Approche Diamant1, alors que nous étions en vacances au Mexique. Nous logions dans une sorte d’auberge et il y avait un centre de yoga à environ 2 km. Je me suis donc levée tôt le matin et j’ai parcouru cette distance à pied jusqu’au centre de yoga ; j’étais en retard, alors je suis entrée en cours de réunion. Je suis donc dans ce cours, et sur un côté et je regarde autour de moi et je me dis : « Tiens, celui-là ressemble à untel, et celui-là à untel, etc. » Leur visage m’était familier. Je me suis dit qu’ils venaient peut-être du groupe Approche Diamant de New York. Vous savez, je vivais en Californie, mais je connaissais toutes ces personnes de New York. À la fin du cours, j’ai demandé : « Mais que faites-vous tous ici ? » En fait, ils étaient tous au Mexique pour participer à un atelier d’IFS avec Dick Schwartz. Et ils n’arrêtaient pas de parler d’« IFS », de « parts », de « Self ». J’ai dit : « Nous ne connaissions pas du tout ce sujet. » Alors nous avons acheté le livre de Dick, nous sommes partis en randonnée, et Jay me faisait la lecture pendant que nous marchions. Au fur et à mesure qu’il me lisait le livre, on s’exclamait : « Oh mon Dieu, oh mon Dieu ! », comme devant quelque chose qui nous semblait tellement juste.
S-IM : Vous connaissiez-vous depuis longtemps avec Jay ?
BW : Je suis originaire de New York et Jay était originaire de Philadelphie. Il vivait en Californie et moi à New York. Au tout début, c’est par l’intermédiaire de Jean Houston, une femme qui animait un groupe appelé L’école du mystère2, où des gens se regroupaient une fois par mois pour un week-end, venant de tous les États-Unis et même du monde entier. C’est dans le cadre de ce programme que Jay et moi nous sommes rencontrés. Il venait de Californie et moi de New York. Nous avons suivi ce programme pendant un an, puis nous nous sommes mis en couple. Ensuite, nous avons fait des allers-retours entre New York et la Californie pendant quatre ans. Puis, finalement, j’ai eu une fille et je lui ai dit : « Pourquoi ne viendrais-tu pas simplement t’installer ici ? » Et il m’a répondu : « Je ne viendrai à New York que si tu me promets que, lorsque notre fille aura obtenu son diplôme et qu’elle partira à l’université, tu reviendras en Californie. » C’est donc ce que nous avons fait. Il s’est installé à New York, où nous avons ensuite rejoint ensemble le groupe Diamond Heart. Lorsque nous sommes allés au Mexique, nous y avons retrouvé tous nos amis de New York qui, comme je vous l’ai dit, avaient découvert l’IFS. Nous nous sommes donc documentés à ce sujet, puis nous avons suivi les formations, jusqu’au niveau 3. Et finalement, nous avons commencé à enseigner l’IFS, et Jay a décidé d’écrire sur le sujet.
S-IM : Racontez-nous la genèse de ce livre.
BW : Jay avait un doctorat en informatique, puis un autre en psychologie. Il a toujours eu cette conviction : s’il parvenait à comprendre un sujet en profondeur, il pouvait aussi le transmettre. Son esprit fonctionnait un peu comme un ordinateur, mais son cœur, lui, était celui d’un psychologue. Alors il s’est mis à écrire Self-Thérapie, un livre qui a contribué de manière décisive à rendre l’IFS accessible au grand public anglophone, grâce à son esprit d’informaticien qui lui permettait de décomposer les choses en éléments très précis. Mais cet ouvrage ne s’est pas fait en un jour : il a été le fruit d’un long travail et d’une longue expérience avec des clients, après avoir beaucoup pratiqué et enseigné l’IFS. L’idée, avec Dick, était que pendant que l’IFS Institute formait des thérapeutes, de notre côté, nous pourrions proposer des formations au grand public. Et ce livre est dans la continuté de cet effort.
S-IM : Et votre Manuel de Self-Thérapie, que nous avons eu la joie de traduire et de présenter au public francophone, il est né à la suite ?
BW : Après cette période, cela a un peu changé, car, comme vous le savez sans doute, l’IFS est devenu si populaire que les gens ne parvenaient plus à s’inscrire aux formations. Aujourd’hui, il y a des listes d’attente telles qu’on tire les gens au sort pour participer aux formations à l’IFS. Du coup, mes cours rassemblent à la fois des thérapeutes et des particuliers. Mais en général, ce sont des personnes qui possèdent de solides connaissances et une bonne expérience dans les domaines psychologique et de la relation d’aide. Nous avons donc enseigné tous les deux, puis j’ai continué quelque temps en ligne. Toute cette expérience a nourri l’écriture du Manuel de Self-Thérapie. Nous voulions en faire un véritable compagnon de route : quelque chose de très concret, que l’on puisse ouvrir, annoter et utiliser à son rythme, plutôt qu’un livre qu’on lirait une fois avant de le refermer. Il contient plus de trente exercices, des exemples et des feuilles de travail pour avancer pas à pas dans son propre processus IFS — un peu comme un journal d’exploration intérieure. L’idée, c’était de donner aux lecteurs des repères assez simples pour qu’ils puissent commencer à rencontrer leurs parts, seuls ou avec un pair, et voir ce qui se passe vraiment en eux.
S-IM : Vous avez aussi participé à la création de centres de formation à l’étranger ?
BW : J’ai participé à la mise en place du programme de formation australien. Pendant quatre ans, j’y passais environ quatre semaines par an. Puis le Covid est arrivé, et je suis revenue à l’enseignement en ligne. Mais aujourd’hui, les cours en ligne sont devenus très internationaux, avec énormément de participants. Jay, de son côté, enseigne d’autres modules sur les Capacités en IFS ; moi, je m’occupe du cours de base et du cours d’approfondissement. Les groupes sont vraiment pleins, et les participants viennent de partout : d’Inde, du Pakistan, de Roumanie, de Singapour… C’est très cosmopolite. Certains se lèvent à quatre heures du matin pour assister au cours ; pour d’autres, il est minuit. Et pourtant, c’est merveilleux d’avoir un groupe aussi international. Ils sont formidables. La plupart arrivent déjà avec beaucoup d’expérience, vous savez. Avant, j’animais des groupes d’une douzaine de personnes. Mais la demande a tellement augmenté que, pour mes deux derniers cours en ligne, j’ai eu vingt participants dans l’un, vingt-trois dans l’autre. J’ai donc commencé à organiser de petits groupes de discussion en ligne. Avant, je pouvais faire un tour de table, proposer une méditation, puis refaire un tour de table. Avec autant de monde, ce n’était plus possible. Alors je répartis les participants par groupes de quatre, pour qu’ils puissent chacun avoir leur espace de parole.
S-IM : Vous êtes aussi allée en Israël…
BW : Oui, j’y suis allée quand ils envisageaient de se lancer. Je suis donc partie en Israël et j’ai animé la première formation IFS à Tel-Aviv, puis à Jérusalem, notamment avec l’aide d’Einat Bronstein et d’Osnat Arbel, des formatrices que vous connaissez bien en France, je crois.
S-IM : Oui ! Nous les apprécions beaucoup. Et d’où vient l’idée du mot « Self-thérapie » ?
BW : Pourquoi l’auto-thérapie ? Parce que nous voulions rendre l’IFS accessible au plus grand nombre, et aider chacun à apprendre, progressivement, à travailler avec lui-même. Il y a aussi un jeu de mots autour du Self et du « soi-même » : l’idée que vous pouvez le faire par vous-même. Une sorte de « jam de guérison », si vous voulez — un processus vivant et dynamique, une rencontre entre Soi et soi, comme ces jam sessions où des musiciens improvisent ensemble à partir d’un même thème. L’IFS est très clair sur ce point : la guérison ne se reçoit pas passivement. Un thérapeute, une méthode ou un livre peuvent accompagner le processus, mais rien ni personne ne peut le faire à votre place.
S-IM : Comment avez-vous vécu vos débuts dans l’IFS ?
BW : Dans mes cours, je raconte souvent comment Jay et moi avons découvert l’IFS lors de notre première formation. Tout le monde parlait sans arrêt de « cette partie de moi », ou « cette autre partie de moi », et je me disais que c’était vraiment trop. Et puis, dans l’avion du retour, je lui ai dit : « Tu sais, si jamais je te dis un jour “cette partie de moi…”, eh bien, tu n’as qu’à me descendre. » Un peu plus tard, je me souviens que nous étions debout dans la cuisine, en pleine dispute de couple — vous savez, le genre de querelle absurde autour des poubelles ou d’une tâche oubliée. J’ai simplement dit : « Tu sais, quand tu oublies de faire quelque chose, une partie de moi se sent vraiment blessée. Et une autre se met très en colère. » D’habitude, ce type de discussion tournait vite à l’accusation : « Tu n’as pas fait ceci » ; « Oui, mais toi non plus, parce que… » Cette fois, il m’a répondu dans le même langage : « Eh bien, quand une partie de toi fait ceci… » Je me suis dit : « Oh mon Dieu. Ça y est. » Nous venions de transformer un conflit ordinaire en quelque chose de beaucoup plus simple à comprendre : deux parts protectrices qui se heurtaient, chacune essayant de protéger un exilé blessé. C’est à ce moment-là que nous avons été conquis par l’IFS. Ce n’était pas seulement une théorie utile pour nos clients : cela fonctionnait réellement dans notre vie, au cœur même de nos conflits personnels.
S-IM : Ça nous aide à nous accepter entièrement…
BW : Exactement ! À partir du moment où je peux me dire : « Ce n’est qu’une partie de moi, ce n’est pas tout ce que je suis », ça change tout. Je peux reconnaître sans difficulté : « Je suis en colère », « Je suis rancunière », « Je me sens coupable », parce que je sais que ce n’est qu’une part de moi qui éprouve cela. Et alors, nous pouvons en parler avec du recul — depuis une autre partie de nous. Ça rend les choses tellement plus faciles. Ça fonctionne à merveille. C’est ce qu’on appelle, dans le monde de la technologie, quelque chose de « convivial » : un outil facile à utiliser, que les gens comprennent et auquel ils accèdent très facilement. Mais parfois, les gens ont peur d’aller plus loin à l’intérieur d’eux-mêmes. Alors, quels sont les principaux éléments qui peuvent bloquer le processus ? Il y a des mécanismes de défense, des parts protectrices qui les empêchent d’avancer dans ce travail parce qu’elles ont peur, par exemple. Et, finalement, ils ratent ce rendez-vous avec eux-mêmes.
S-IM : Qu’est-ce qui vous a le plus touchée dans l’IFS ?
BW : Vous savez, pendant toutes ces années où j’ai pratiqué la thérapie et où j’ai nourri ma curiosité spirituelle, je me suis toujours demandé : « Comment faire pour vivre dans ces deux mondes ? » Parce qu’on veut être thérapeute et travailler en psychologie, mais au fond de son cœur, on ne cesse de grandir spirituellement. Mais comment intégrer cela au monde de la thérapie ? On ne veut pas dire « vous devriez méditer » ou « vous devriez écouter mon maître » ; on ne fait pas cela en thérapie. Alors, quand nous avons découvert l’IFS, pour nous, c’était en quelque sorte le mariage de la thérapie et de la spiritualité. C’était le chaînon manquant pour tout assembler. Grâce au concept du Self, cela pouvait permettre aux gens d’explorer véritablement les dimensions de la réalité spirituelle sans prosélytisme, sans dire en quelque sorte « voilà ce que je pense, vous devriez penser comme ça », parce qu’on ne fait pas ça en thérapie. Mais c’était vraiment le moyen de permettre aux gens de commencer à vivre leurs expériences spirituelles tout en travaillant sur leurs problèmes psychologiques. C’était tout simplement merveilleux. C’était l’exception qui confirmait la règle. Ça a résolu ce problème. Oh oui !
1 L’Approche Diamant est un enseignement spirituel contemporain fondé par A.H. Almaas, alliant psychologie des profondeurs occidentale et grandes traditions spirituelles orientales (soufisme, bouddhisme, hindouisme). Contrairement aux voies de renoncement, elle s’intègre pleinement à la vie quotidienne moderne et vise l’ouverture, une liberté accrue et la réalisation des multiples dimensions de l’être humain.
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2 Jean Houston était une autrice, conférencière et figure majeure du Human Potential Movement américain, mouvement qui explore les capacités humaines, la conscience et la transformation personnelle. Elle a fondé la Mystery School (« École du mystère »), un programme mêlant mythologie, psychologie, anthropologie, philosophie, rituels et spiritualités comparées.
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