L’IFS en pays autochtone : perspectives et pratiques sur l’harmonie et l’équilibre
Publié dans Discover Psychology — 29 mars 2025
Traduit par Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage
Source originale : Revue de recherche autochtone « Full Circle » : Le retour de la recherche autochtone au peuple, Volume 3, Numéro 1, Article 6, juin 2014 — Les systèmes familiaux internes (IFS) dans les territoires indiens : Perspectives et pratiques en matière d’harmonie et d’équilibre.
À cheval sur plusieurs visions du monde : contexte pour la génération d’idées de recherche
Les peuples autochtones d’aujourd’hui vivent à la croisée de plusieurs mondes. Dans leur vie quotidienne, ils rencontrent un éventail de cultures autochtones traditionnelles et contemporaines, ainsi que de cultures occidentales, souvent en conflit les unes avec les autres. Comment une approche de guérison peut-elle prendre en compte les visions du monde et les expériences acquises en cheminant dans tant de mondes différents ?
Une vision du monde qui reconnaît plusieurs façons de guérir peut harmoniser et équilibrer les parcours suivis dans des mondes divers (McCabe, 2007). Une enquête menée auprès de la Society of Indian Psychologists (SIP) et d’autres personnes reconnues pour leur expertise dans le travail avec les Autochtones américains (Native American Indians, NAI) fait apparaître des constats similaires quant à l’importance d’une connaissance étendue des différentes approches (Thomason, 2012).
Une perspective issue d’une conscience plus vaste peut accueillir de multiples manières de connaître, nées de la fréquentation de cultures reposant sur des fondements de savoir distincts. Le modèle du Système Familial Intérieur (Internal Family Systems, IFS) offre un langage et un cadre accessibles susceptibles de soutenir le processus de guérison des personnes dont les connaissances s’enracinent dans deux grandes visions du monde : autochtone et occidentale.
Dans cet article, je décris le modèle IFS et ses concepts fondamentaux à travers les points saillants d’un atelier donné en juin 2012, intitulé : « Internal Family Systems (IFS) in Indian Country: Perspectives and Practice ». À travers le prisme de la recherche fondée sur les savoirs autochtones (Indigenous Knowledge Research, IKR), j’explore en quoi les perspectives et les pratiques de l’IFS visant à retrouver et à préserver l’harmonie et l’équilibre pourraient constituer une pratique de guérison utile dans les communautés autochtones des États-Unis.
Au cours des vingt dernières années, l’IFS a été largement reconnu comme une approche non pathologisante permettant de développer le respect empreint de compassion et de réduire les effets du traumatisme. L’un des objectifs déclarés de la thérapie IFS est de restaurer l’harmonie et l’équilibre. Également connu sous le nom de modèle du « leadership du Self », l’IFS représente une synthèse de deux paradigmes : la pensée systémique et la multiplicité de l’esprit (Schwartz, 1995).
Fondée sur la conviction que le noyau du Self est un état naturel de bien-être interrelationnel, l’IFS est un modèle bio-psycho-social-spirituel-énergétique applicable à un large éventail de problèmes de santé mentale, notamment la transformation des traumatismes historiques et le traitement des addictions. Richard C. Schwartz (communication personnelle, 19 février 2013), concepteur du modèle IFS, affirmait autrefois que le Self n’avait aucun agenda propre. Après avoir travaillé avec tant de personnes au fil des ans, il pense désormais que le Self porte le désir de créer harmonie, guérison et connexion, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi. Steege (2010) affirme en outre que l’aspect le plus distinctif du modèle IFS réside dans la conviction que le Self possède des qualités de leadership et de guérison qui le distinguent des autres parties de l’individu.
Le modèle du Système Familial Intérieur (IFS), bien établi dans les pays anglophones, est également pratiqué en Europe et au Moyen-Orient. Le langage de l’IFS, relatif aux systèmes et à la multiplicité de l’esprit intègre des concepts de souveraineté personnelle, de spiritualité innée, d’interdépendance, de connexion avec la nature et d’unité de l’univers, de compassion, ainsi qu’une tendance naturelle vers l’harmonie et l’équilibre (Schwartz, 2001). Le langage de l’IFS trouve son origine dans une connaissance innée de la dignité humaine et du besoin d’être en lien à soi-même et aux autres pà travers une attention bienveillante.
Hicks (2011) affirme que l’état de témoin compatissant, un état qui restaure la dignité, nous rappelle que nous sommes d’une valeur inestimable, précieux et irremplaçables. Dans la guérison par l’IFS, lêtre témoin avec compassion de nos propres mondes intérieurs, ainsi que de ceux des autres dans le monde extérieur, est essentiel.
L’IFS est un modèle du Self-en-relation qui aurait tout aussi bien pu être appelé « modèle des Systèmes de parenté internes » ou « modèle des Systèmes communautaires intérieurs ». Les concepts fondamentaux et le cadre du modèle libèrent le Self, ce qui le rend particulièrement utile pour les personnes issues de visions du monde et de langues différentes. La manière dont le Self s’inscrit dans une vision du monde est déterminante pour un processus de guérison.
Bernstein (2012) et King (2012) utilisent des termes simples pour différencier la psyché des Autochtones américains (Native American Indians, NAI) de la psyché occidentale : la psyché occidentale repose sur la domination sur l’ensemble du vivant, l’être humain étant placé au-dessus de la nature et séparé d’elle. La psyché autochtone, elle, repose sur une vision du monde fondée sur la réciprocité, où les humains coparticipent à l’ensemble du vivant, et où l’existence physique et psychique se maintient en équilibre. Le modèle IFS est né de la psychologie occidentale, mais il s’accorde avec la réciprocité relationnelle propre à la vision du monde autochtone. Dans le cadre de l’IFS, le Self n’est ni une force ni un lieu de domination sur autrui ou sur la nature.
L’IFS est peu connu dans les communautés autochtones des États-Unis. Lorsque j’ai animé mon atelier lors de la conférence annuelle de la SIP (une division de l’American Psychological Association), je me suis ouverte à différentes perspectives en utilisant le prisme de la recherche fondée sur les savoirs autochtones (Indigenous Knowledge Research, IKR). L’IKR m’a aidée à discerner plus précisément la compatibilité entre le modèle IFS et les visions du monde des Autochtones américains (Native American Indians, NAI). Sheehan et Walker (2001) décrivent l’IKR comme une démarche orientée par les objectifs et les intentions des communautés autochtones et de leurs aînés. Smith (2012) caractérise en outre cette perspective d’enquête autochtone comme décolonisatrice et transformatrice, portant un projet de changement systémique qui exige leadership, compétences, temps, courage, réflexivité, détermination, soutien et compassion. Smith nous indique que ce n’est que depuis treize ans que les méthodologies de recherche autochtones constituent un courant d’étude important dans l’enseignement supérieur. Je soumets les concepts fondamentaux du modèle IFS à l’examen de légitimité de l’IKR comme des méthodologies occidentales, afin d’évaluer son utilité dans les communautés autochtones des États-Unis.
En 2007, deux brèves conversations avec des conseillers travaillant dans ces territoires ont conforté mon intuition selon laquelle ce modèle pourrait être bénéfique pour les peuples NAI. Tous deux se sont montrés enthousiastes quant aux résultats positifs obtenus grâce à l’utilisation du modèle IFS. Mon projet IKR a germé suite à une enquête diffusée sous la forme d’une question : « Qui pratique l’IFS dans lles communautés autochtones des États-Unis ? »
Je souhaitais approfondir ma connaissance de l’efficacité réparatrice de ce modèle de leadership du Self pour les communautés NAI. Un réseautage persistant m’a conduite à une poignée de personnes, aux États-Unis et au Canada, qui réussissent à associer les pratiques culturelles autochtones américaines traditionnelles et contemporaines à l’IFS. Ces récits de réussite ont renforcé les observations approfondies de ma pratique, qui valorise les deux approches. Les échanges sur l’interrelation du Self avec les parts nous ont inspirés mutuellement et ont nourri nos projets. Gray (2010) ainsi que Sheehan et Walker (2001) incluent le partage d’histoires et de sagesse parmi les méthodes de l’IKR, dans lesquelles chacun est apprenant..
Partager la sagesse et écouter au sein d’une communauté distribuée : explorations dans le cadre d’un atelier
Outre la présentation des concepts fondamentaux du modèle IFS, les objectifs de l’atelier étaient de proposer une pratique expérientielle de l’IFS et d’ouvrir un cercle de parole afin de recueillir les perspectives sur le potentiel de ce modèle dans les communautés autochtones des États-Unis. Au cours de la conférence de la SIP, j’ai écouté attentivement les réactions suscitées par le modèle IFS.
Woods et ses collaborateurs (2011) détaillent les étapes de la génération d’idées de recherche, une orientation importante pour établir, dans le respect, les prémices de relations collaboratives visant à comprendre les liens entre l’IFS et les populations autochtones nord-américaines. Hains (2012) écrit que l’IKR traditionnelle implique de nombreuses formes d’écoute, dont la prière. Nous avons ouvert mon atelier par une prière, puis nous avons poursuivi dans une posture d’écoute, tant sur les plans externe qu’interne.
Se présenter et situer son identité en tant que chercheur autochtone relève d’une prise de conscience traditionnelle et intentionnelle de l’interrelation. C’est pourquoi, explique Kovach (2009), nous accueillons les lecteurs et auditeurs non autochtones en explicitant le contexte. Je me suis présentée comme descendante Cherokee. Les membres du cercle de l’atelier se sont eux-mêmes situés dans plusieurs traditions et territoires autochtones, issus d’Australie, du Canada, du Mexique, de Nouvelle-Zélande, de Turquie et des États-Unis.
À un niveau élémentaire d’inclusion, les personnes dont les idées ont contribué à façonner ce manuscrit — notamment des aînés, des responsables de la SIP et des psychothérapeutes — ont été invitées à donner leur avis avant la publication. La collecte d’idées de recherche dans une démarche IKR rigoureuse peut comprendre le savoir intuitif, les connaissances intérieures et les connaissances externes apportées par d’autres personnes (Four Arrows, 2008). Abordée avec respect à chaque étape de l’interaction, une communauté d’apprentissage décentralisée telle que le SIP peut partager des informations de manière fluide et avec un minimum de hiérarchie. La réciprocité dans le partage, une valeur de l’IKR qui prône la relation sans visée colonisatrice, peut mener à la guérison et à la transformation. Les systèmes comportant plusieurs niveaux d’apprentissage, comme l’indiquent Kovach (2009) et Peters (2012), peuvent créer un parcours de recherche particulièrement efficace lorsqu’il est aligné sur les valeurs des peuples autochtones qui y participent.
Le pouvoir du langage : faire entendre une pluralité de voix
La connaissance des langues constitue une étape vers la compréhension de la manière dont la conscience autochtone de soi peut se tenir aux côtés de la compréhension occidentale de soi (voir Whorf, 1950, pour des recherches linguistiques pionnières). Schwartz (1995) respecte le pouvoir des langues à faire émerger différents systèmes de connaissance. Lors de mon atelier, j’ai donné des définitions de plusieurs termes de l’IFS, y compris celui de Self. Nous avons exploré la façon dont la sagesse guérisseuse des cultures autochtones pouvait entrer en relation avec l’IFS, un modèle systémique de guérison. Duran (2006) et Schwartz soulignent que le langage issu d’une connaissance systémique peut être partagé entre les cultures présentes dans les communautés autochtones des États-Unis et la communauté IFS.
La plupart d’entre nous ont une compréhension intuitive du mot Self, mais peu trouvent facile de le définir. Lors de la conférence de la SIP, j’ai entendu un psychologue aîné d’une tradition autochtone interroger un autre aîné issu d’une tradition différente : « Quel est le mot pour Self dans votre langue ? » La réponse fut : « Il n’y en a pas. » La compréhension du terme Self fait le pont entre les concepts de la psychologie occidentale et ceux de la spiritualité orientale, en particulier dans les thérapies inspirées de la pleine conscience (Schwartz, 2011). Toutefois, l’exploration des liens entre les conceptions du Self dans les visions autochtones de la guérison et celles des psychologies occidentales n’en est encore qu’à ses débuts. Schwartz (2004) et la communauté IFS soutiennent qu’un Self plus vaste fait partie intégrante du Self individuel. Une manière de parler de la conception IFS du Self consiste à évoquer le centre présent en chaque être humain comme le Centre connaissant, tel que le décrit Cajete (1994). Le Centre connaissant humain reflète le Grand Centre connaissant, lui est interconnecté, et est également relié au Centre connaissant des autres êtres vivants. Duran (2006) évoque ce centre de l’âme comme l’identité spirituelle d’une personne, une présence dans la septième direction sacrée — la direction intérieure — qui est le centre de l’univers. Une autre manière de l’exprimer est de mettre en relation le Grand Cœur du cosmos, décrit par Parry (2006), avec le cœur des êtres humains et le cœur de la vie présente dans tous les êtres. Cette essence universelle est connue sous de nombreux noms : la direction intérieure, l’espace sacré, le cœur, l’âme, le centre, le vide, la source, le non-soi, le soi, et bien d’autres encore.
Dans le langage IFS, les parties de soi ou sous-personnalités sont simplement appelées des parts ou parties. Dans les communautés autochtones des États-Unis, on pourrait préférer parler d’un “esprit”, d’un “guide” ou d’une “place intérieure”. En utilisant mes propres parts comme exemple pendant l’atelier, j’ai montré, à travers une vignette clinique, en quoi les rôles des parts et du Self diffèrent. Le Self central, dans la perspective de l’IFS, se reconnaît à des qualités telles que la compassion, le calme, l’humour et l’interconnexion. À mesure que les obstacles à une vie menée à partir de ces qualités sont levés par ce que l’IFS appelle un processus de déchargement, le Self, l’âme ou le Centre connaissant est libéré pour assumer son rôle naturel de guide du système intérieur de parts. Dans la vignette, j’ai mis en scène des exemples issus de trois groupes de parts que le langage IFS appelle les managers, les pompiers et les exilés.
Les parties managers et pompiers emploient des tactiques différentes pour protéger le système intérieur contre le risque d’être submergé par les répercussions d’un traumatisme. Leurs rôles de protecteurs constituent une tentative de maintenir l’individu en contrôle dans toutes les situations, au moyen de stratégies visant à isoler de la conscience les sentiments extrêmement douloureux. Ces stratégies de protection comprennent notamment le jugement critique, le surmenage, la violence, les addictions et la dissociation. Les parties exilées portent les émotions douloureuses qui menacent de submerger l’individu. Lorsque ces sentiments angoissants sont progressivement coupés du Self conscient, les parties exilées deviennent de plus en plus extrêmes. Dans leur désespoir d’être comprises et prises en charge, les parties exilées peuvent faire irruption et inonder le système intérieur de rage, de terreur, d’humiliation, de solitude et de chagrin.
Dessin 1 : S’initier à la pratique du modèle IFS : apprendre à connaître une partie.
L’utilisation de la lettre F (Find en anglais, pour Find out, BeFriend, Focus on, etc.) comme moyen mnémotechnique, au cours de la première étape qui consiste à apprendre à connaître une part, explicite la dynamique du travail en IFS. Voir figure 1. Apprendre à connaître une autre personne ne suit pas une liste d’étapes linéaires ; de même, les « F » permettant d’apprendre à connaître une part ne sont pas non plus linéaires. Le Centre Connaissant, ou « Self », se concentre sur une partie (Focus), découvre ses peurs et son histoire (Find), puis se lie d’amitié (beFriend) avec elle, dans un processus organique qui offre reconnaissance et respect pour la souffrance que cette part a endurée. Construire la confiance est impératif.
Identifier les parties et parler en leur nom peut être thérapeutique et honore une valeur autochtone : écouter une pluralité de voix (Kovach, 2009). J’ai invité chaque participant à partager les émotions, croyances, sensations, conscience corporelle et/ou expériences de trois parties différentes. La forme de prise de parole était la suivante :
- Une partie de moi ________________________________.
- Une partie de moi ________________________________.
- Et une autre partie de moi ______________________.
Si j’avais parlé au nom de mes propres parties présentes lors de cet exercice, j’aurais pu dire : « Une partie de moi est ravie de voir autant de monde dans cet atelier ! Une partie de moi est dans la prière parce qu’elle est nerveuse. Et une autre part de moi souhaiterait que nous ayons des heures devant nous pour aller au-delà de la simple identification des parts et passer à une démonstration du processus IFS de déchargement. »
Dans ce modèle qui vise à libérer des contraintes, un processus de déchargement constitue une deuxième phase thérapeutique, après les étapes en F consistant à trouver les parties et à se lier d’amitié avec elles. Dans le langage IFS, les fardeaux sont « des croyances ou émotions extrêmes portés par les parts et qui gouvernent leur vie. Les fardeaux sont déposés sur ou dans les parties à la suite de l’exposition à une personne ou à un événement extérieur ». Les fardeaux peuvent s’accumuler au fil des générations et inclure des traumatismes historiques ou ancestraux. Leur source peut aussi être constituée d’environnements contraignants (voir Schwartz, 1995, pour une présentation détaillée des concepts originaux). Le déchargement d’un fardeau peut survenir lorsqu’une part se sent pleinement reconnue par le Self. L’IFS considère les deux états du Self – l’être et l’’agir – comme analogues aux états de particule et d’onde, ou aux états de témoin et d’acteur. Lorsqu’une part se sent reconnue avec compassion par le Self, elle est prête à laisser ce dernier jouer un rôle actif dans sa guérison. La part peut alors raconter son histoire au Self par des mots, des rêves, des images, des scènes mémorielles, un savoirintérieure ou des mémoires corporelles.
Je considère les psychologies autochtones et occidentales comme des systèmes vastes et complexes. En explorant ensemble les dimensions intérieures, mon intention était de donner une place égale aux deux cultures d’enquête. Des pratiques exemplaires associées côte à côte peuvent permettre l’utilisation la plus harmonieuse et la plus équilibrée des ressources de guérison (McVicker, 2010). En clôturant la méditation guidée, le partage conscient de l’ensemble du Cœur du Cosmos avec tous les êtres vivants a honoré l’accord entre les traditions autochtones et l’IFS, qui partagent la conviction que la guérison vient de l’intérieur. Un Aîné présent dans le cercle, psychologue, a conclu : « L’espace sacré est différent de l’espace psychologique. Cette manière de travailler peut être utile. »
Être témoin depuis la direction intérieure : des liens compassionnels qui guérissent
Pour celles et ceux qui utilisent le modèle, l’IFS est considéré comme davantage qu’une simple technique thérapeutique. Comme Schwartz (2013) est souvent cité l’ayant dit : « C’est un cadre conceptuel et une pratique visant à développer l’amour envers nous-mêmes et les uns envers les autres. » Selon Denzin, Lincoln et Smith (2008), les chercheurs autochtones ouvrent la voie avec des méthodologies du cœur : un amour émancipateur prenant la forme d’une recherche rigoureuse. À travers des études de cas cliniques, Duran (2006) soutient que les psychologies dans les communautés autochtones des États-Unis sont valorisées lorsqu’elles sont libératrices et décolonisatrices. Issues du cœur et cherchant à libérer par l’amour tout en maintenant des normes rigoureuses, l’IKR et l’IFS partagent des langages et des cadres apparentés.
Examiner l’IFS à travers le prisme de l’IKR attire l’attention sur des domaines pertinents pour les Autochtones américains, notamment la décolonisation, la persistance du bien-être après un traumatisme historique et les formes continues de colonisation. La pratique de guérison comme la méthodologie de recherche s’inscrivent de façon comparable dans un champ d’interrelation communautaire, guidé par les objectifs et les intentions de la communauté en vue d’un changement systémique. Il existe une cohérence entre leurs cadres et leurs langages sous-jacents. L’oppression intériorisée est souvent la conséquence d’une oppression transgénérationnelle. Pour survivre, les parts protectrices apprennent à dominer les systèmes intérieurs en reproduisant en miroir les tactiques oppressives extrêmes vécues dans le monde extérieur. La pratique de l’IFS inclut un soutien permettant d’accéder au Self, ou Centre connaissant. Depuis ce centre guérisseur, qui souhaite naturellement créer des liens équilibrés à l’intérieur comme à l’extérieur, il devient possible de retrouver et de reconnaître les expériences acquises par l’exposition à des visions du monde porteuses de fardeaux.
Être témoin depuis la direction intérieure est culturellement congruent avec la plupart des traditions présentes dans les communautés autochtones des États-Unis. À partir d’un centre culturellement familier, le discernement devient accessible depuis une conscience plus vaste. Les conceptions larges de la prière et de l’écoute courageuse constituent des points de rencontre entre l’IFS et l’IKR. Lorsque les transformations du déchargement des fardeaux commencent à libérer les systèmes intérieurs de croyances et de souvenirs des effets du traumatisme et des atteintes à la dignité, des voies permettant de renouveler l’identité culturelle au sein de visions du monde différentes deviennent également discernables. Les forces du Self sont alors libres de nourrir la vie intérieure et de servir la communauté. Dans les résultats préliminaires de Woods et al. (2011) auprès de peuples autochtones d’Alaska, l’estime de soi collective est nourrie par des personnes ayant libéré des pensées négatives. La réciprocité avec un collectif plus fort nourrit et renforce à son tour l’individu face à la dépression et à la détresse psychologique. La guérison IFS commence par repérer une part qui porte une négativité issue du passé, puis par porter l’attention sur elle et se lier d’amitié avec elle, jusqu’à ce qu’elle sente que le Self central comprend suffisamment sa souffrance pour restaurer sa dignité. En définitive, l’attention compatissante portée aux expériences négatives de la part, en lien avec les qualités guérisseuses du Self, libère cette part et lui redonne la capacité d’éprouver des émotions positives. Le lien aimant entre la part blessée et le Centre connaissant sacré — le Self — est essentiel à la guérison.
Application de l’IFS dans les communautés autochtones des États-Unis : résonances avec les valeurs, méthodologies et visions du monde autochtones
Quelle est l’efficacité de l’IFS dans les communautés autochtones des États-Unis ? Le modèle IFS constitue-t-il une psychologie ou une pratique de guérison libératrice ? Peut-il contribuer à transformer l’oppression intériorisée ? Soutient-il la décolonisation ? Ou bien l’IFS est-il une thérapie occidentale qui se présente comme un traitement issu de la culture, tout en privilégiant en réalité une éthique de l’assimilation, omniprésente dans les sciences et la psychologie occidentales ? L’IFS est nouveau dans les communautés autochtones des États-Unis, et le temps consacré à l’atelier de la SIP était bref. Le rôle du Self, tel qu’il est compris dans la communauté IFS, dans la transformation de l’oppression intériorisée et des fardeaux ancestraux est un sujet qui nécessite davantage de temps d’exploration détaillée au sein de cercles autochtones.
Lorsque nous prêtons l’oreille à notre propre discours sur les communautés d’apprentissage distribuées et l’IKR, nous percevons des résonances harmonieuses avec le modèle IFS : des méthodes à structure ouverte permettant d’accéder au savoir intuitif ; des connaissances intérieures et extérieures ; le respect à chaque point d’interaction ; une réciprocité relationnelle équilibrée ; des modes de fonctionnement peu hiérarchisés ; un changement systémique nécessitant un leadership empreint de compassion ; un leadership qui aligne plusieurs niveaux d’apprentissage sur les voix et les valeurs de toutes les personnes participantes ; ainsi qu’un témoignage compatissant à partir d’un Centre connaissant. D’après ma propre expérience, les récits recueillis dans les communautés autochtones des États-Unis et du Canada, ainsi que ce que j’ai entendu lors de la conférence du SIP, je constate que l’IFS peut constituer un modèle de guérison au sein de ces communautés.
J’ai acquis une conviction personnelle plus forte que l’IFS pourrait avoir de nombreuses applications dans les communautés autochtones des États-Unis. Examiner ce modèle de guérison à travers le prisme de l’IKR a mis en évidence les similitudes entre les valeurs, méthodologies et visions du monde autochtones, d’une part, et le cadre ainsi que le langage de l’IFS, d’autre part.
En ajustant ces deux lentilles comme une paire de jumelles, j’ai obtenu une perspective plus claire pour approfondir l’enquête. Parmi les pistes de recherche possibles figurent :
- Une analyse plus approfondie des similitudes et des différences entre les racines occidentales de l’IFS et les visions du monde ainsi que les valeurs des Autochtones américains.
- Une étude plus poussée de la manière dont les parts sont perçues dans leur relation avec le Self, culture par culture.
- L’examen de la façon dont l’IFS s’articule avec des psychologies ou pratiques de guérison où les systèmes de parenté, ou les communautés humaines, accordent le même respect à toutes les formes de vie.
Le mot self est difficile à définir et à traduire. Trouver des façons de décrire et de discerner les perceptions du Self chez des personnes qui cheminent entre plusieurs mondes reste un champ de recherche ouvert. Il est nécessaire de proposer, dans les communautés autochtones, des démonstrations montrant comment le processus de déchargement de l’IFS peut transformer, harmoniser et équilibrer l’intériorité humaine.
À mesure que le modèle sera davantage utilisé par des Autochtones américains, une écoute plus approfondie des résultats individuels et communautaires fera émerger des questions précises permettant d’explorer son efficacité. Des publications ultérieures décrivent aussi l’IFS comme un cadre potentiellement compatible avec de nombreuses cultures autochtones, tout en appelant à examiner ses présupposés, son langage et ses protocoles dans chaque contexte.
En rentrant chez moi après la conférence SIP, j’ai aperçu une plume de dindon sauvage, accrochée à la verticale sur la boîte aux lettres avec une pince à linge. Une part de moi s’est demandé : « Qui aurait déposé cette magnifique plume de queue à un moment aussi parfait ? » Une autre part de moi a eu l’intuition immédiate d’un sens associé à cette plume. Et une autre encore s’est interrogée sur les zones frontières où l’espace sacré et l’espace psychologique deviennent différents. Le modèle IFS pourrait se révéler utile dans les communautés autochtones des États-Unis lorsque le Centre connaissant est autorisé à ouvrir un espace de dialogue libérateur entre les psychologies et visions du monde autochtones et occidentales.
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