Article publié dans le Substack de Lissa Rankin le 5 juillet 2025 sous le titre : Understanding Narcissistic Defenses- With Compassion
Traduction : Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage avec l’aimable autorisation de l’autrice.Il y a un moment, dans tout parcours de guérison, où nous rencontrons ces parties de nous qui sont si solidement blindées que nous pouvons à peine respirer. La thérapie est déjà assez difficile lorsque nous nous concentrons sur toutes les façons dont nous avons été victimes de la part des personnes qui nous ont fait du mal. Mais cela nous coupe le souffle lorsque nous réalisons que nous avons peut-être blessé des gens d’une manière très similaire à celle dont nous avons été blessés. Et puis, il nous faut assumer la honte que suscite cette prise de conscience naissante.
Le moment où nous prenons conscience que nous nous sommes en pris aux personnes que nous aimons, que nous avons rejeté les remarques avec une certitude glaciale, ou que nous nous sommes repliés sur nous-mêmes avec des justifications si habiles que nous y croyons presque, peut causer une grande fissure dans l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous pensons être ces formidables personnes – et nous le sommes ! Mais ensuite, nous nous entendons dire : « Je ne le pensais pas », ou « Tu es juste trop sensible », ou encore « C’est toi qui m’as poussé à le faire. » Ce ne sont pas seulement des excuses — ce sont des signes que quelque chose de plus tendre se cache sous la surface. C’est là qu’interviennent les défenses narcissiques — non pas comme quelque chose à diaboliser et à pathologiser, mais comme un ensemble de stratégies de survie, nées de la douleur, qui tentent de protéger nos parties les plus vulnérables.
Alors, prenons ensemble une grande respiration, puisons dans notre énergie intérieure, offrons-nous un câlin, et avec douceur et curiosité, décortiquons les différents types de défenses narcissiques, afin de pouvoir reconnaître quand nous les utilisons et repérer quand elles sont utilisées contre nous. La guérison ne commence pas lorsque nous nous « réparons » nous-mêmes, mais lorsque nous comprenons pourquoi nous avons construit l’armure qui nous protège au départ. Toutes ces stratégies défensives constituent une variété de parties protectrices ; alors gardons notre estime de soi, ouvrons notre cœur à toutes les stratégies que nous avons dû employer pour survivre, et trouvons le courage d’affronter la vérité.
Nous pouvons nous encourager en nous rappelant que la défensive est l’un des « quatre cavaliers de l’Apocalypse » dans les recherches de John et Julie Gottman sur les couples. Si nous voulons être heureux dans une relation intime à long terme, nous devons maîtriser notre propre attitude défensive afin de pouvoir désamorcer rapidement les conflits lorsqu’ils surviennent inévitablement.
Que sont les défenses narcissiques ?
Lorsque la plupart des gens entendent le mot « narcissique », ils voient immédiatement des tyrans arrogants, des manipulateurs charmants ou des célébrités vaniteuses et des influenceurs des réseaux sociaux obsédés par leur image. Mais la vérité, c’est que les défenses narcissiques ne sont pas l’apanage des « narcissiques ». Il s’agit d’un phénomène humain universel. Nous y recourons tous parfois pour éviter d’être submergés par la honte, pour détourner l’attention de notre souffrance et pour préserver un sentiment d’identité et de bonté lorsque notre ego sensible se sent menacé.
Les défenses narcissiques ont tendance à surgir lorsque quelqu’un d’autre tente de nous demander des comptes pour quelque chose que nous avons fait et qui lui fait du mal. Peut-être quelqu’un nous accuse-t-il de ne pas assumer notre part des tâches ménagères ou de la garde des enfants, d’avoir oublié son anniversaire, d’avoir tenu des propos déplacés, d’avoir flirté avec quelqu’un lors d’une fête, d’avoir rompu un accord, de l’avoir effrayé par nos cris, d’avoir oublié d’acheter du lait à l’épicerie, ou d’avoir commis tout autre acte qui le contrarie. Pour certaines personnes ayant survécu à un traumatisme, l’idée que nous ayons fait quoi que ce soit de mal peut être absolument terrifiante. Si nous étions battus chaque fois que nous faisions une erreur (ou sans aucune raison du tout), le sentiment d’appréhension qui peut accompagner le fait que quelqu’un tente de nous demander des comptes peut être si effrayant que les défenses narcissiques se déclenchent avant même que l’autre personne n’ait fini sa phrase.
Les défenses narcissiques surgissent dans les moments de débordement émotionnel, surtout si notre système nerveux associe la vulnérabilité au danger. Nous pouvons nous sentir forts lorsque les autres sont satisfaits de nous et vulnérables lorsque quelqu’un est en colère contre nous, et cette vulnérabilité peut déclencher les défenses de manière si automatique qu’elle est aussi réflexive que de frapper son genou avec un marteau à réflexes ou de cligner des yeux quand quelqu’un s’apprête à les piquer. Si les défenses narcissiques peuvent se manifester par de la mégalomanie, un sentiment de droit acquis, une intellectualisation excessive, un manque d’empathie ou un détachement glacial en apparence, elles cachent souvent un enfant intérieur terrifié qui a appris autrefois que l’amour était conditionnel, que les erreurs engendrent la violence et que l’authenticité pourrait coûter trop cher.
Découvrons certaines de ces défenses, une par une, avec de la compassion pour les parties effrayées de nous-mêmes qui s’y accrochent.
1. Le déni : « Ce n’est pas vrai. »
Le déni est la défense fondamentale, l’ami le plus ancien d’une psyché blessée. Lorsque la réalité semble trop accablante pour être supportée — en particulier la réalité de nos propres défauts, erreurs ou traumatismes —, le déni intervient comme un garde du corps et dit : « Non. Ça ne s’est pas produit. »
Peut-être que quelqu’un nous dit que nous l’avons blessé, et la honte est trop grande à gérer, alors nous passons en « mode déni » et commençons à vivre dans une réalité alternative où nous nous convainquons que ce dont on nous accuse ne s’est tout simplement pas produit. Même face à des preuves indiquant que nous avons bel et bien commis cet acte blessant, nous entrons dans un état délirant de pensée magique et nous faisons simplement abstraction de tout cela, en refusant d’y croire. Peut-être êtes-vous une mère qui voit son partenaire maltraiter ses enfants, mais votre amour pour votre conjoint est si profond que vous ne pouvez tout simplement pas supporter d’accepter la réalité. Vous protégez donc l’agresseur grâce à votre « mode de déni », en faisant comme si rien ne s’était passé, plutôt que de vous dresser pour protéger votre enfant. Bien que le déni ressemble à un mensonge et à une manipulation psychologique pour la victime (et d’une certaine manière, c’est le cas), le déni en tant que mécanisme de défense narcissique n’est pas vraiment un mensonge — c’est une dissociation. C’est une mise en veille de la conscience afin de préserver le lien ou l’estime de soi et de se protéger contre des sentiments accablants.
Mais voici le paradoxe : ce que nous nions nous tient en otage. La guérison nous invite à nous tourner en douceur vers la vérité — pas d’un seul coup, ce qui peut parfois être trop difficile, mais par étapes, à mesure que notre système nerveux s’y prépare. Lorsque nous nous tournons vers ce qui semble si difficile à affronter, nous découvrons souvent que la vérité n’est pas aussi terrifiante que notre protecteur intérieur l’avait imaginée. Cela peut même être un soulagement de vivre enfin dans la même réalité que la personne que nous avons blessée. Ce n’est qu’alors que la réparation peut véritablement avoir lieu.
2. La minimisation : « Ce n’était pas si grave. »
La minimisation est la cousine plus discrète du déni. La minimisation est la cousine discrète du déni. Au lieu de rejeter catégoriquement la réalité, on la réduit jusqu’à ce qu’elle semble moins menaçante.
« Bien sûr, j’ai crié sur mon enfant, mais ce n’est pas comme si je l’avais frappé. »
« Oui, j’ai trompé mon partenaire, mais seulement sur le plan émotionnel. »
« J’ai été négligé, mais d’autres enfants ont vécu des situations bien pires. »
La minimisation peut paraître noble — comme si nous essayions de garder le sens des proportions ou de faire preuve de résilience. Mais souvent, c’est un moyen d’éviter le chagrin, la culpabilité ou la colère qui surgiraient si nous reconnaissions pleinement l’impact de nos actes — ou ce qui nous a été fait. La minimisation peut également servir à faire taire la protestation légitime d’autrui face à des comportements qui nécessitent que l’on en assume la responsabilité, et non que l’on se mette sur la défensive. Et si vous vous êtes déjà retrouvé de l’autre côté de cette situation, c’est exaspérant.
Qu’est-ce qui aide ? Se permettre de ressentir toute la vérité, sans comparaison ni justification. Comme le dit Gabor Maté, le traumatisme n’est pas ce qui nous arrive — c’est ce qui se passe à l’intérieur de nous à la suite de ce qui s’est passé. Et cette expérience intérieure mérite d’être prise au sérieux, même si cela implique de développer une résilience face à la honte afin de pouvoir gérer les émotions qui sont naturellement censées surgir lorsque nous avons fait quelque chose qui blesse quelqu’un d’autre ou lorsque nous subissons un traumatisme de témoin.
3. La rationalisation : « J’avais une bonne raison. »
La rationalisation est l’art d’expliquer le malaise par une logique intellectualisante. Elle nous donne l’impression d’être intelligents, de maîtriser la situation et d’être au-dessus de nos émotions désagréables.
« Je l’ai ghostée parce que j’ai le droit de fixer mes limites. »
« Je lui ai crié dessus parce qu’il n’écoutait pas, et j’ai le droit d’avoir des sentiments. »
« Je ne l’ai pas trahie. J’ai simplement suivi ma vérité. »
« Ce n’était pas une liaison. C’était mon âme sœur, et toutes les règles sont abrogées quand on rencontre son âme sœur. »
Lorsque nous recourons à l’intellectualisation pour éviter d’assumer nos responsabilités, nous nous protégeons peut-être de la honte, mais nous renonçons également à notre intégrité. Si nous rationalisons nos comportements alors qu’une autre personne s’insurge contre quelque chose qui l’a blessée, nous ajoutons alors l’insulte à la blessure. La rationalisation est un mécanisme de défense particulièrement séduisant pour ceux d’entre nous qui sont très instruits, éloquents et versés dans la spiritualité. Nous pouvons envelopper nos justifications d’un langage spirituel : « Mon intuition m’a dit de couper les ponts avec eux », ou « Tout arrive pour une raison ». Mais que se passerait-il si nous prenions le temps de nous demander : « Quelle partie de moi s’exprime en ce moment ? Est-ce mon Self adulte, ou mon protecteur blessé qui tente d’éviter la honte ? »
4. La projection : « C’est toi qui as un problème. »
La projection est l’un des mécanismes de défense les plus douloureux — et les plus révélateurs. Lorsque nous ne pouvons tolérer quelque chose en nous-mêmes, nous l’attribuons inconsciemment à quelqu’un d’autre, ce qui semble déconcertant, déroutant et souvent intolérablement douloureux pour la personne sur laquelle cette projection se fait.
Il faut aborder la projection avec prudence. Les chefs de sectes et les narcissiques parviennent souvent à convaincre leurs victimes que tout ce dont vous les accusez n’est en réalité qu’une projection de vous-même, ce qui est un moyen très pratique de se soustraire à ses responsabilités ! Ce qu’ils ne réalisent pas, c’est qu’en accusant leurs victimes de faire quelque chose de mal, ils avouent souvent exactement ce qu’ils font eux-mêmes.
Comment faire la différence ? Beaucoup d’entre nous prennent les accusations au sérieux, et si quelqu’un projette sur nous, nous pouvons sincèrement nous demander si nous faisons réellement ce dont on nous accuse. De même, si c’est vous qui projetez sur quelqu’un d’autre – et que cette personne nie sa culpabilité –, comment savoir ce qui est vrai ? Est-elle simplement dans le déni ou est-elle vraiment innocente ?
La clé est de comprendre la projection, de vérifier la réalité de l’accusation et d’examiner les preuves. Si vous accusez quelqu’un d’autre d’avoir commis une faute, pouvez-vous étayer vos dires avec trois éléments de preuve ? Si quelqu’un semble vous accuser à tort, vous pouvez tout à fait lui demander trois éléments de preuve. S’il se fige et reste sans voix lorsque vous lui demandez d’étayer ses accusations par des preuves, ou s’il se contente de passer à un autre mécanisme de défense narcissique, vous avez probablement affaire aux projections de quelqu’un d’autre.
Recherchez également une réactivité disproportionnée. Si nous ressentons une colère, un jugement ou une agitation disproportionnés envers quelqu’un, c’est une invitation à l’introspection. Quelle partie de moi est-ce que je renie ? Puis-je la réintégrer avec compassion ? C’est là que le travail sur l’ombre devient un chemin sacré. Une fois que nous avons intégré les parties que nous avons projetées, nous devenons plus entiers — et moins réactifs.
5. Le refoulement : « Je ne peux pas crier sur mon patron, alors je m’en prends à mon enfant. »
Le refoulement se produit lorsque nous transférons des réactions émotionnelles d’une source menaçante ou indisponible vers un substitut plus sécure. Une personne ayant survécu à un traumatisme accuse un partenaire doux d’être dominateur, parce qu’un parent l’était autrefois. Une personne qui a été victime de manipulation psychologique accuse les autres de la manipuler, même si ce n’est plus le cas aujourd’hui. On parle parfois de rejouement traumatique, mais il est plus juste de le considérer comme un mélange de projection, de transfert et de qui s’exprime dans nos relations.
La version « transfert » du refoulement peut se traduire par le fait d’accuser quelqu’un, dans le présent, de faire ce qui nous a été fait dans le passé. Lorsque nous n’avons pas encore assimilé d’anciens traumatismes, nous les rejouons parfois, en projetant notre douleur non résolue sur des personnes innocentes. Ce n’est pas parce que nous sommes manipulateurs, mais parce que le corps et le psychisme tentent de trouver une issue.
Vous ressentez une rage impuissante envers un parent maltraitant, mais au lieu de vous en prendre à lui, vous vous en prenez à votre conjoint, qui est sécure, aimant et avec lequel vous avez un attachement sécurisant, alors qu’il n’a rien de mal ou lorsqu’il fait la moindre chose qui vous rappelle ce parent, comme porter une robe rouge alors que votre mère maltraitante portait beaucoup de rouge, ou lorsqu’il exige que justice soit faite après que vous ayez fait quelque chose de méchant, et que son visage en colère déclenche un flash-back émotionnel qui vous rappelle votre mère.
Le refoulement est un mécanisme de défense qui aide le psychisme à canaliser l’énergie émotionnelle vers une cible plus sûre, non pas vers une personne intimidante et effrayante, mais vers une personne moins puissante (comme un enfant ou un animal de compagnie) ou vers une personne offrant davantage de sécurité affective, comme une figure d’attachement aimante. C’est pourquoi une personne peut se mettre en colère contre son partenaire après avoir été humiliée au travail. Ou pourquoi un enfant peut donner un coup de pied au chien après avoir été réprimandé par un parent. Le refoulement est une tentative de réguler des émotions qui semblent trop intenses pour le contexte d’origine. Mais il cause souvent du tort à ceux qui sont le moins équipés à l’absorber.
Ce mécanisme de défense s’atténue lorsque nous créons des espaces propices à une expression émotionnelle sécure — par le biais d’une thérapie, d’un travail somatique ou de conversations conscientes avec des personnes capables de nous soutenir sans jugement. L’objectif n’est pas de cesser de ressentir la colère ou la douleur — mais de les orienter vers la vérité, la justice, la réparation et la guérison, et non vers des dommages collatéraux. La guérison commence lorsque nous prenons suffisamment le temps de nous demander : contre qui suis-je vraiment en colère ? À quoi ce sentiment est-il lié ? Et au lieu de faire du mal à un proche, nous pouvons apprendre à faire notre deuil, à laisser libre cours à notre rage ou à dire la vérité à la blessure d’origine — souvent avec l’aide d’un thérapeute, d’un coach ou d’un témoin bienveillant capable de nous soutenir sans jugement.
6. L’idéalisation et la dévalorisation : « Tu es parfait — ou tu ne vaux rien. »
Les défenses narcissiques oscillent souvent entre deux extrêmes : mettre les gens sur un piédestal, puis les dévaloriser ou les rabaisser. Ce processus psychologique, appelé « clivage », nous protège de la complexité de l’ambivalence humaine. C’est un symptôme traumatique « tout ou rien » qui se manifeste par le fait d’être « à fond » ou « une seule erreur et c’est fini ».
Si nous avons grandi avec des figures d’attachement incohérentes — tantôt aimantes, tantôt cruelles —, nous avons peut-être appris à survivre en classant le monde en « bons » et « mauvais ». Quand quelqu’un nous déçoit, au lieu de ressentir notre douleur et d’apprendre à tolérer notre souffrance, nous basculons d’un coup : « Cette personne n’a jamais été celle que je croyais. » Mais la véritable intimité exige de la nuance. Personne n’est entièrement bon ou entièrement mauvais — pas même vous. Plus nous guérissons, plus nous sommes capables de considérer les autres (et nous-mêmes) comme des êtres complexes, contradictoires, imparfaitement désordonnés, mais néanmoins dignes d’amour et de tentatives de réconciliation.
7. Le rejet de la responsabilité : « Ce n’est pas ma faute. C’est la tienne. »
Le rejet de la responsabilité est un puissant anesthésiant contre la honte. Lorsque nous nous sentons critiqués ou mis à nu, rejeter la faute sur les autres nous aide à nous sentir dans notre bon droit, en contrôle et en sécurité. Mais le rejet de la responsabilité sape la confiance. Il empêche la réparation. Et il nous maintient prisonniers de cycles de défense et de déconnexion. Le rejet de la responsabilité est similaire à la projection, en ce sens qu’il pousse les survivants d’un traumatisme à se soustraire à leurs responsabilités et à tenter de déplacer la honte ailleurs. Cela fait partie de la stratégie de défense narcissique classique appelée DARVO, soit Nier, Attaquer, Inverser les rôles de victime et d’agresseur (Deny, Attack, Reverse Victim & Offender).
Guérir, c’est reprendre le contrôle de notre vie — non pas en endossant toute la responsabilité, mais en assumant notre impact, même si nous n’avions pas l’intention de faire du mal. Il y a une force tranquille à dire : « Je vois comment je t’ai blessé. Je ne l’ai pas fait exprès, mais j’assume
la responsabilité de mon impact sur toi. » Ce n’est pas de la faiblesse — c’est du leadership.
8. La formation réactionnelle : « Je ne les déteste pas — je les adore ! »
La formation réactionnelle est peut-être l’un des mécanismes de défense les plus déroutants — car elle masque ce que nous ressentons réellement en exprimant le contraire. Lorsqu’un sentiment est trop honteux, tabou ou menaçant — comme la haine, l’envie, l’attirance sexuelle ou même la joie —, nous pouvons inconsciemment l’inverser. L’enfant qui en veut à un parent pour son contrôle devient le soignant attentionné. La personne attirée par quelqu’un de « hors limites » peut devenir prude ou hypercritique. La femme à qui l’on a appris que la colère la rendait indésirable devient d’une gentillesse pathologique.
En apparence, nous sommes polis, généreux, voire affectueux. Mais au fond de nous, nos véritables sentiments sont relégués dans l’ombre — et ils trouvent des moyens détournés de s’exprimer, souvent par le biais de l’agressivité passive, de l’anxiété ou de la maladie.
Pour que la formation réactionnelle puisse guérir, il faut s’autoriser pleinement à ressentir ce que nous ressentons — sans juger les parties de nous qui portent ces émotions. Aucune émotion n’est mauvaise. Il n’y a pas de « mauvaises » parties. Même les émotions « laides » ou les parties qui se manifestent de manière excessive recèlent une sagesse. Lorsque nous nous réapproprions notre gamme émotionnelle authentique, nous n’avons plus besoin de faire preuve de vertu. Nous pouvons simplement être nous-mêmes.
Qu’y a-t-il derrière les défenses narcissiques ?
La honte réactive est souvent à l’origine de toutes les défenses narcissiques. C’est la conviction profonde que si nous sommes perçus comme imparfaits, même si nous commettons une simple petite erreur, nous serons rejetés, abandonnés ou anéantis. La mégalomanie est un moyen de repousser le sentiment de ne pas être à la hauteur : nous nous gonflons d’importance, en prenant le dessus sur quiconque tente de nous demander des comptes, en nous renfermant et en faisant obstruction, en nous emportant et en attaquant quiconque proteste contre un mauvais comportement.
À l’autre extrémité du spectre, nous pouvons sombrer dans un abîme de honte réactive, ce qui nous pousse souvent à exiger une « nourriture narcissique » (éloges, approbation, validation, relations sexuelles, attention) pour combattre ce profond sentiment d’indignité. La honte réactive résonne dans notre tête sous la forme de « Je ne suis pas seulement mauvais — je ne vaux rien ». Si nous nous sentons à ce point sans valeur, il est vraiment difficile de reconnaître nos erreurs et d’admettre simplement lorsque nous faisons quelque chose qui pourrait nuire aux autres, effrayer les personnes qui nous sont chères ou décevoir les autres.
Si nous nous trouvons face à la honte réactive de quelqu’un d’autre, cela peut sembler très frustrant et égocentrique. Lorsque nous sommes bouleversés parce que quelqu’un a fait quelque chose de blessant, la dernière chose que nous voulons, c’est aider cette personne à se relever par ses propres moyens pour sortir d’un gouffre de honte. Nous voulons des excuses. Nous voulons des efforts pour réparer le mal causé. Nous voulons qu’on assume ses responsabilités. Mais lorsqu’une personne est prise dans une spirale de honte à cause d’un traumatisme passé, ces désirs légitimes sont difficiles à satisfaire.
C’est pourquoi nous devons assumer la responsabilité de faire notre propre travail sur la culpabilité et la honte. Il n’est pas juste envers les autres de refuser de rendre des comptes, de présenter des excuses et de réparer nos torts simplement parce que nous ne nous sentons pas à la hauteur lorsque nous commettons une erreur. Nous ne pouvons pas attendre des personnes que nous avons blessées qu’elles nous aident à nous sentir mieux lorsque nous sombrons dans ce gouffre. C’est le rôle des thérapeutes.
Ce que nous pouvons faire, c’est travailler avec le modèle du Système familial Intérieur (IFS) pour « reparenter » les parties de nous qui se sentent sans valeur, défectueuses, brisées, abîmées et pas assez bonnes. Si nous manquons de résilience face à la honte parce qu’un agresseur, durant notre enfance, a projeté sa honte sur nous alors que nous étions innocents, nous pouvons renvoyer cette honte là où elle appartient : à l’agresseur. Nous pouvons refuser de porter ce fardeau plus longtemps et exiger justice. Une fois que nous avons rendu la honte de l’agresseur à lui-même, nous créons un espace en nous qui nous permet de ressentir notre propre culpabilité et honte prosociales et saines, sans sombrer dans le gouffre.
La honte ne peut guérir qu’à la lumière de la compassion. Lorsque nous nous ancrons dans notre Self, ou si un bon thérapeute incarne cette énergie du Self avec nous, nous pouvons accueillir notre honte avec un amour inconditionnel — sans la rejeter, sans l’éviter, sans nous y effondrer, mais en la soutenant avec tendresse. Nous pouvons nous autoriser à ressentir les sentiments négatifs liés au fait d’avoir blessé quelqu’un qui nous est cher, sans que cela dégénère en une croyance totalisante du type « je suis mauvais ». C’est alors que la honte peut commencer à relâcher son emprise.
Pourquoi les défenses narcissiques ne sont pas l’ennemi
Trop souvent, dans les milieux spirituels et psychologiques, nous diabolisons ces défenses — en qualifiant les gens de « toxiques », en les excluant, en nous diagnostiquant nous-mêmes ou en diagnostiquant les autres comme atteints d’une pathologie, et en décidant que quiconque utilise des défenses narcissiques est incurable. S’il est vrai qu’il est difficile de traiter une personne qui recourt à ces défenses, les défenses narcissiques ne sont jamais le problème fondamental. Ce sont des symptômes de blessures non cicatrisées et de besoins non satisfaits, ou, dans le langage IFS, d’« exilés » non traités.
Elles constituent la tentative de la psyché de protéger quelque chose de précieux : notre valeur, notre sentiment d’appartenance, notre droit d’exister. Au lieu de faire honte à nos enfants intérieurs blessés et aux parties protectrices qui tentent de nous empêcher de ressentir leur douleur, nous pouvons remercier nos défenses narcissiques. Au lieu de les laisser mener la danse, nous pouvons les considérer comme un bus scolaire rempli de jeunes enfants turbulents. Nous pouvons prendre juste assez de recul par rapport à eux pour les voir comme les stratégies de survie qu’ils sont. Nous pouvons même les nommer à mesure que leurs impulsions font surface dans notre conscience. Avant de les laisser conduire le bus, nous pouvons les contenir – mais cela n’est généralement pas possible tant que nous n’avons pas guéri les parties qui se sentent, au fond d’elles-mêmes, sans valeur.
Une fois que nous en avons été les témoins avec compassion et que nous avons déchargé les parties qui portent la honte du passé, nous pouvons dire : « Merci, protecteurs, d’avoir essayé de me protéger. Mais je n’ai plus besoin que vous conduisiez le bus. » À partir de là, nous pouvons faire preuve de curiosité face à nos réactions, de courage dans notre introspection, et de compassion envers les parties de nous qui apprennent encore à aimer et à être aimées.
Le chemin vers la guérison
La guérison ne consiste pas à effacer toutes les défenses. Elle consiste à les reconnaître lorsqu’elles se manifestent, à prendre le temps de réfléchir avant d’agir sous leur influence, et à opter pour une réponse plus relationnelle, plus consciente, moins réflexive et automatique. Cela signifie développer la capacité émotionnelle de rester présent face au malaise que procure le fait de savoir que nous blessons parfois les autres. Nous commettons des erreurs. Nous ne sommes pas parfaits. Nous décevons les autres. Plutôt que d’externaliser notre malaise intérieur par la projection, la rationalisation ou le rejet de la responsabilité sur autrui, nous devons apaiser notre système nerveux pour être capables d’accepter ces sentiments. Nous devons élargir notre marge de tolérance afin d’avoir davantage de résilience face à la honte lorsque nous commettons une erreur. Nous pourrons alors faire preuve de plus d’empathie envers les personnes que nous blessons, plutôt que de tout ramener à nous-mêmes. Cela peut nous ouvrir à la possibilité d’une réparation saine.
Lorsque nous nous mettons sur la défensive quand quelqu’un d’autre tente de nous demander des comptes, ou lorsque nous ne parvenons même pas à affronter ce que nous faisons, c’est le signe que quelque chose n’est pas résolu en nous. Cela ne fait pas de nous des êtres brisés ; cela fait de nous des êtres humains. Et il n’y a rien de mal à être humain, tant que nous assumons notre humanité imparfaite lorsque nous pouvons le faire en toute sécurité.
À cette partie de vous qui s’est blindée : Merci. Tu as fait de ton mieux pour m’aider à survivre.
À cette partie de vous qui veut être libre : Tu es prête.
À cette partie de vous qui a peur de regarder en toi : Tu n’es pas seule.
À cette partie de vous qui a fait du mal aux autres : Tu es capable d’ assumer tes responsabilités. Les personnes que tu aimes le méritent.
Que ceci soit une invitation à vous rencontrer vous-même — avec clarté, humilité et grâce. Car vous n’êtes pas la somme de vos mécanismes de défense. Vous êtes l’amour infini qui existe au-delà d’eux, attendant d’être retrouvé.
J’aimerais beaucoup avoir vos retours. Avez-vous été affectés par des défenses narcissiques ? Avez-vous utilisé certaines de ces stratégies ? Parvenez-vous à accéder suffisamment à votre Self pour reconnaître quand elles surgissent, comme dans un jeu de « tape-la-taupe », avant de vous amalgamer avec ces parties qui peuvent causer des dommages dans vos relations ? Nous devons être capables de parler ouvertement de ces choses-là – sans nous mettre sur la défensive – afin de pouvoir grandir, guérir, intégrer nos parties dans un système guidé par le Self, et devenir plus aptes à établir de véritables liens d’amour, non seulement avec les autres, mais aussi avec nous-mêmes.