Comment un thérapeute IFS apprend à accueillir
ses propres limites
Article publié dans Max Littman Publications le 18 septembre 2026, sous le titre : Constricted Curiosity.
Traduction : Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage, avec l’autorisation de l’auteur.
On parle beaucoup de curiosité en IFS. Nous demandons à nos clients : « Que ressentez-vous envers cette partie ? Pouvez-vous vous montrer curieux à son égard ? Que veut-elle que vous sachiez ? » Nous nous demandons également ce que nous ressentons envers notre client afin d’évaluer notre propre ouverture d’esprit et notre curiosité, ce que j’ai appris de Pam Krause*. Bob Falconer* a déclaré que la curiosité est l’attitude la plus respectueuse envers les parties et qu’il s’agit peut-être de la qualité la plus importante qu’un thérapeute puisse apporter au processus de guérison. La curiosité peut être un marqueur utile indiquant que nous disposons d’assez d’espace par rapport à nos propres réactions pour rester avec ce qui se passe, plutôt que d’essayer immédiatement de le changer ou de le réparer.
Mais que faire lorsque notre curiosité semble restreinte ?
J’ai réfléchi à cela ces derniers temps, car j’ai remarqué à plusieurs reprises dans mon propre travail que la curiosité ne vient pas aussi facilement que je le souhaiterais. Parfois, j’ai l’impression de devoir faire des efforts pour la trouver. Je peux comprendre ce que fait la partie d’un client, reconnaître le mécanisme de protection en jeu, et même éprouver de la compassion pour les raisons de son développement, tout en constatant que ma propre curiosité sincère semble restreinte.
À ce stade, il existe de nombreuses réponses IFS : s’interroger sur ce manque de curiosité. Trouver la part de moi qui réagit. Lui demander de me laisser un peu d’espace. Remarquer ce que je crains qu’il arrive si je n’interviens pas.
Pourtant, je crains de plus en plus de transformer ces gestes en un moyen supplémentaire par lequel je suis censé me mettre dans l’état intérieur et relationnel adéquat, le plus bénéfique sur le plan thérapeutique.
Si je ne me sens pas curieux, je peux très vite devenir curieux de savoir pourquoi je ne le suis pas, puis m’inquiéter de ne pas être assez curieux à propos de mon manque de curiosité, et en peu de temps, j’ai rédigé un compte rendu d’incident assez détaillé. Ce qui avait commencé comme un principe IFS utile est devenu une autre norme à laquelle je ne parviens pas à me conformer. Et, paradoxalement, cela laisse moins de place à la curiosité.
Avec toute la curiosité et l’autocompassion dont je suis capable, je commence à envisager toutes sortes de possibilités. Peut-être qu’il se passe quelque chose entre le client et moi qui est difficile à assimiler. Peut-être suis-je frustré, confus, ennuyé, sur la défensive, sceptique, impatient, ou simplement fatigué. Peut-être que je travaille sur le même schéma depuis des mois et que quelque chose en moi a commencé à perdre confiance dans le fait que ce que nous faisons aide réellement. Peut-être que le client est frustré à mon égard, et que je le sais. Peut-être ai-je reçu une critique de la part d’un client ou d’un superviseur qui résonne encore en moi. Peut-être que ce que le client garde en lui ou ce qui se passe entre nous est trop proche de ma propre histoire pour que je puisse y voir clair.
Lorsque cela se produit, il est tentant de croire que je dois faire quelque chose de travers.
Pourtant, en tant que thérapeutes, nous vivons aussi en dehors de la salle de thérapie. Une révélation choquante, je sais. La charge de travail devient trop importante, trop faible, trop mobilisante ou pas assez stimulante. L’argent vient à manquer. Les membres de notre famille ont besoin de nous. Les relations deviennent tendues. L’actualité est effrayante. Des actes de violence se produisent dans nos communautés. Nous tombons malades, nous perdons des proches, nous dormons mal, nous nous occupons de nos enfants, nous nous inquiétons pour notre cabinet et nous nous demandons si nous aidons vraiment quelqu’un. Parfois, nos capacités sont réellement plus limitées qu’elles ne l’étaient il y a six mois, voire il y a six minutes.
Une part de moi n’apprécie pas cet aveu franc. Elle pense que les thérapeutes sont censés gérer leurs propres émotions. Elle me rappelle qu’un client ne devrait pas avoir à payer pour ce qui se passe dans ma vie.
Il est vrai que notre responsabilité envers nos clients ne disparaît pas simplement parce que nous sommes sous pression.
Mais être responsable envers nos clients, ce n’est pas faire comme si les contraintes extérieures et nos histoires personnelles n’avaient aucun effet sur nous.
Je me demande s’il n’y a pas parfois davantage de place pour la curiosité lorsque nous nous autorisons à cesser de l’exiger de nous-mêmes.
Au lieu de forcer la curiosité, je pourrais d’abord reconnaître : j’ai du mal à rester ouvert ici. Parfois, la contrainte est si forte que je ne parviens même pas à prendre suffisamment de recul par rapport aux parts de moi qui sont impliquées. Je peux essayer de me montrer indulgent envers moi dans ce cas-là aussi. Je soupçonne que cela arrive aux thérapeutes IFS plus souvent que nos parts ne voudraient nous le faire admettre.
Je constate que mon manque de curiosité ne signifie pas nécessairement que quelque chose ne va pas dans la thérapie. Cela ne signifie pas nécessairement que le système du client me rejette, moi ou la thérapie elle-même. Cela ne signifie pas non plus nécessairement que le problème vient entièrement de moi. Il se passe peut-être quelque chose dans la relation que ni l’un ni l’autre n’avons encore mis en mots.
C’est là que je pense que le « checking-in » relationnel devient particulièrement utile. Parfois, cela m’ouvre une porte dérobée vers ce genre de curiosité ouverte et engagée que je ne peux pas produire intérieurement à volonté. Plutôt que de résoudre la question entièrement en moi-même, je peux demander au client ce qu’il ressent avec moi. Je peux vérifier si mes interventions sont perçues comme je le souhaite. Je peux demander si quelque chose que je continue de faire est perçu comme utile, irritant, distanciant, répétitif ou hors sujet.
Les bonnes intentions comptent, mais elles ne nous indiquent pas l’impact que nous avons.
Il y a des périodes où j’ai plus d’espace intérieur pour certains clients que pour d’autres. Je soupçonne que c’est vrai pour de nombreux thérapeutes, même si nous le disons rarement aussi clairement. Je ne veux pas utiliser cette réalité pour excuser des tords causés ou cesser de me remettre en question. Je ne veux pas non plus que l’autocritique devienne la principale méthode par laquelle j’essaie de devenir un meilleur thérapeute.
J’essaie plutôt de prendre cette restriction au sérieux sans croire automatiquement à n’importe quelle histoire que je me raconte à ce sujet. Elle m’apprend peut-être quelque chose sur moi-même, sur le client, sur la relation qui nous unit, ou sur les circonstances qui entourent notre travail. Souvent, je ne sais pas de quoi il s’agit, du moins pas tout de suite.
Peut-être que parfois, la première démarche est bien moins ambitieuse : remarquer que la curiosité s’est restreinte, me montrer indulgent envers moi-même, et avoir confiance que cette restriction nous révèle quelque chose d’important, même si nous n’avons pas encore accès à ce que c’est. La curiosité reviendra peut-être rapidement. Ou peut-être pas. Je m’intéresse de plus en plus à ce qui devient possible lorsque je cesse de considérer l’une ou l’autre de ces issues comme la preuve que je mène mal la thérapie.
(Pam Krauze et Bob Falconer sont tous deux des formateurs senior IFS. Bob est aussi écrivain et auteur de l’ouvrage Ces autres en nous, publié en français par les Editions du Non-A en 2025)