Article publié dans Max Littman Publications le 17 mai 2026, sous le titre : Beyond Connection: When Attachment Is Not the Only Focus and Healing Force in Therapy.
Traduction : Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage, avec l’autorisation de l’auteur.
Les lieux oubliés de la guérison: quand l’attachement n’est pas le seul centre d’intérêt ni la seule force de guérison en thérapie
Résumé :
L’article explore, dans le cadre de la thérapie IFS, les formes de guérison qui dépassent la seule connexion relationnelle. L’auteur soutient que certaines souffrances ne relèvent pas d’un manque de lien avec autrui, mais d’un manque de vitalité, d’incarnation ou de sens. Il détaille plusieurs « lieux de guérison » alternatifs : le corps, la nature, la créativité, la compétence, le jeu, la solitude, la spiritualité et la sexualité. Sans nier l’importance du trauma relationnel, il invite les thérapeutes à élargir leur cadre pour inclure ces dimensions souvent négligées en thérapie.
En tant que thérapeutes, nous accordons souvent une importance énorme à la connexion. Et à juste titre. Nous sommes des êtres relationnels. Nous nous développons dans la relation aux autres. Bien avant d’avoir les mots pour le dire, nous apprenons, à travers les systèmes nerveux des autres, qui nous sommes, ce qui est sécure, ce qui est dangereux, ce qui est bienvenu et ce qui doit être caché.
Beaucoup des blessures que les personnes apportent en thérapie se sont elles aussi formées dans la relation : l’abandon, la négligence, l’humiliation, la trahison, le rejet, l’invisibilité, l’inconstance, l’amour conditionnel, le désaccordage chronique. Une grande partie de la thérapie consiste à offrir une relation différente : une personne qui écoute ; une personne qui reste émotionnellement présente ; une personne qui essaie de comprendre plutôt que d’écarter, de corriger, de dominer ou de disparaître.
La relation thérapeutique peut devenir un espace où une personne se sent plus en sécurité, davantage vue, mieux contenue sur le plan émotionnel ou moins seule qu’elle ne l’a été depuis des années. Des approches thérapeutiques entières se sont développées autour du pouvoir guérisseur de l’accordage, de la corégulation, de la réparation de l’attachement et de la présence relationnelle. Une grande partie de la culture thérapeutique moderne repose, implicitement ou explicitement, sur l’idée que la connexion guérit la déconnexion.
Et c’est souvent le cas.
J’ai moi-même une forte inclination dans cette direction. Certaines de mes parts font confiance à l’accordage et au champ relationnel. Elles sont attentives au désaccordage, à la réparation, à la rupture, à la honte, au désir de lien, à la peur, ainsi qu’aux manières dont le système d’une personne s’est organisé autour du fait d’être seule face à trop de choses. Une phrase familière revient en moi : « lorsque la blessure est relationnelle, c’est par la relation qu’elle guérit ». Lorsqu’une personne a été blessée dans une relation, rien ne peut peut-être remplacer le fait d’être rencontrée autrement dans une relation. Aucune quantité de compréhension intellectuelle, de discipline, de méditation, d’exercice physique ou de création de sens ne peut simplement contourner le besoin d’être ressenti, connu, respecté et accompagné par un autre être humain.
Mais certaines formes de souffrance ne s’enracinent pas uniquement dans un manque de connexion interpersonnelle. Parfois, la blessure implique un manque de vitalité. Un manque de sentiment d’être vivant. Un manque de pouvoir d’agir. Un manque d’incarnation. Un manque d’émerveillement, de risque, de spontanéité, de compétence, de créativité, de mouvement, de sens, de spiritualité, de raison d’être, de défi, de beauté, de transcendance, de jeu, de sexualité, d’imagination, de maîtrise, d’aventure, de solitude, de nature, de calme, ou de contact avec quelque chose de plus vaste que l’attachement interpersonnel lui-même.
Par « au-delà de la connexion », je ne veux pas dire au-delà de toute relation. Je ne veux pas dire au-delà du besoin humain d’être connu, contenu, ressenti et accompagné. Je parle d’expériences qui ne sont pas organisées principalement autour de l’attachement de personne à personne. Elles peuvent inclure une relation, ou être rendues possibles par la sécurité relationnelle, mais elles ne s’y réduisent pas.
Nous pouvons avoir besoin de ressentir la force de notre propre corps après des années d’effondrement. Nous pouvons avoir besoin de marcher assez longtemps pour que nos pensées cessent de tourner en cercle. Nous pouvons avoir besoin de fabriquer quelque chose de nos mains et de nous souvenir que nous pouvons avoir un effet sur le monde. Nous pouvons avoir besoin de nous asseoir près de l’océan et de sentir que notre souffrance est portée par quelque chose de plus vaste que l’attention d’une autre personne. Nous pouvons avoir besoin de danser, de transpirer, de chanter, de jardiner, d’écrire, de nager, de prier, de faire notre deuil, de construire, d’errer, de nous reposer, de prendre des risques, de jouer ou de créer.
Ce ne sont pas des formes de guérison moindres parce qu’elles ne ressemblent pas à une réparation relationnelle. Certaines sont sensorielles. Certaines sont physiques. Certaines sont spirituelles. Certaines sont écologiques. Certaines sont érotiques. Certaines sont artistiques. Certaines sont existentielles. Certaines sont pratiques et ordinaires. Elles ne supposent pas forcément d’être compris par un autre être humain. Elles ne nécessitent pas forcément de partager, de traiter, de réfléchir ou d’être témoin de ce qui se vit. Elles peuvent se produire dans l’intimité, le silence, sans mots, ou au contact de quelque chose qui ne répond pas comme le ferait une autre personne.
Le corps comme lieu de guérison
Le corps peut devenir un lieu de guérison. Non seulement comme quelque chose qui est régulé par le système nerveux d’une autre personne, mais aussi comme quelque chose qui bouge, se repose, a faim, tremble, se renforce, s’étire, se relâche et ressent. Une personne peut découvrir, dans la course, les étirements, le renforcement musculaire, la marche, la respiration, la danse ou le fait de s’allonger au soleil, quelque chose qui ne vient pas du fait d’être reflétée avec empathie. Le corps peut commencer à être ressenti moins comme un contenant de symptômes que comme un lieu où habiter et où la vitalité se déploie.
La nature comme lieu de guérison
La nature peut devenir un lieu de guérison. Le monde naturel peut offrir des formes de contact qui ne sont ni évaluatives, ni verbales, ni interprétatives, ni exigeantes. La météo ne nous demande pas de nous expliquer. L’océan n’exige pas que nous soyons cohérents. Un sentier ne requiert pas une grande aisance émotionnelle. Quelque chose en nous peut s’adoucir au contact de l’échelle, du rythme, des saisons, de la décomposition, de la croissance et de la vie non humaine.
La créativité comme lieu de guérison
La créativité peut devenir un lieu de guérison. Créer peut nous rendre notre pouvoir d’agir. Quelque chose apparaît qui n’existait pas auparavant : une phrase, un repas, une chanson, un jardin, un dessin, un objet réparé, une idée mise en forme. La personne ne se contente pas de se remettre de ce qui lui est arrivé. Elle entre en contact avec ce qui peut émerger à travers elle.
La compétence comme lieu de guérison
La compétence peut elle aussi devenir un lieu de guérison. Apprendre quelque chose, s’y exercer, progresser, résoudre un problème, agir, accomplir une tâche ou gagner confiance dans ses propres capacités peut avoir un effet profondément régulateur. Pour les personnes dont l’histoire les a laissées avec un sentiment d’impuissance, d’incompétence, de dépendance ou d’incertitude chronique envers leurs propres perceptions, développer une compétence peut fournir au système nerveux la preuve qu’elles ont le pouvoir d’influencer les résultats.
Le jeu comme lieu de guérison
Le jeu peut devenir un lieu de guérison. Il peut nous mettre en contact avec la spontanéité, l’absurde, la joie, l’expérimentation et une liberté temporaire vis-à-vis de la surveillance de soi. Le jeu est peut-être l’une des premières choses à disparaître lorsqu’une personne a dû survivre grâce à la vigilance. Son retour peut indiquer qu’elle est moins organisée autour de la menace.
La solitude comme lieu de guérison
La solitude peut devenir un lieu de guérison. Je ne parle pas de la solitude douloureuse de l’abandon ou de l’exil, mais de la solitude dans laquelle une personne peut être avec elle-même sans devoir performer, s’adapter, surveiller son environnement, chercher à plaire, s’expliquer ou se traduire pour les autres. Pour une personne dont la vie a été façonnée par le danger relationnel, la solitude peut devenir soit terrifiante, soit surinvestie comme stratégie de protection. Mais il peut exister une autre forme de solitude, qui n’est ni effondrement ni retrait. Une solitude qui permet à une personne d’entendre plus clairement sa propre vie.
La spiritualité, l’émerveillement et le mystère peuvent aussi devenir des lieux de guérison
Même si ces mots rendent certaines de mes parts prudentes, ils peuvent être mal employés. Ils peuvent devenir vagues, servir à éviter certaines réalités, se charger d’une importance excessive ou perdre tout ancrage. Mais, pour certaines personnes, guérir implique d’entrer en contact avec quelque chose de plus vaste que leur histoire personnelle. Quelque chose qui inscrit le soi dans un champ plus large : Dieu, les ancêtres, la Terre, l’art, le rituel, le silence, la mort, l’amour, la conscience, le mystère, ou le sentiment ressenti d’appartenir à l’existence elle-même.
La sexualité et le désir ont également leur place ici
Non seulement comme intimité relationnelle, mais aussi comme vitalité, appétit, sensation, incarnation, imagination, plaisir, affirmation de soi, réceptivité et contact avec son propre désir. Pour certaines personnes, le désir a été honteux, effrayant, figé, mis en scène, caché, séparé du reste de soi ou organisé autour de l’approbation d’une autre personne. La guérison peut impliquer de redécouvrir le désir comme quelque chose qui naît de l’intérieur.
Le sens et la raison d’être peuvent devenir des lieux de guérison
Une vie peut devenir plus supportable lorsque la souffrance n’est pas le seul fait autour duquel elle s’organise. La raison d’être n’efface pas la douleur. Le sens ne permet pas de contourner le deuil. Mais une personne peut avoir besoin de ressentir un lien avec ce pour quoi elle est là, ce qui compte pour elle, ce dont elle prend soin, ce qu’elle construit, ce qu’elle aime suffisamment pour continuer à s’y présenter.
En ce sens, « au-delà de la connexion » désigne les nombreuses manières dont une personne peut avoir besoin de se reconnecter à la vie elle-même. Une personne peut se sentir profondément connectée en thérapie tout en se sentant fondamentalement éteinte dans sa vie. Elle peut comprendre son histoire d’attachement dans les moindres détails et éprouver une profonde compassion envers elle-même. Elle peut se sentir émotionnellement proche de son thérapeute. Elle peut disposer de mots pour parler de ses parts, de ses défenses, de ses blessures, de ses déclencheurs et de ses schémas. Et pourtant, sa vie concrète peut encore lui sembler étroite, répétitive, dominée par la peur, inerte, excessivement contrôlée ou déconnectée de l’expérience vécue directe.
Parfois, la thérapie s’organise fortement autour du fait de parler de l’expérience plutôt que de la vivre. L’accent mis sur la guérison relationnelle peut subtilement détourner l’attention d’autres dimensions de l’expérience humaine : le corps, la nature, la créativité, la sexualité, la spiritualité, le défi physique, le plaisir, la communauté, la réalité matérielle, la compétence, la création, l’absorption dans une activité, la solitude, la beauté et le mouvement vers la vie elle-même.
Pour certaines personnes, l’absence de ces expériences n’est pas secondaire. Elle est centrale.
Il peut être utile, pour nous thérapeutes comme pour nos clients, de remarquer lorsque l’espace thérapeutique comporte très peu de mouvement vers quoi que ce soit au-delà de la connexion relationnelle elle-même.
Pour certains clients, le manque d’attention accordée à l’incarnation, à la créativité, à la compétence, à la spiritualité, au jeu, à la sexualité, à la solitude, à la nature, au plaisir, au risque ou au sens peut refléter à quel point la survie s’est organisée autour de l’attachement et de la sécurité relationnelle. Le système nerveux ne ressent peut-être pas encore assez de stabilité pour s’ouvrir à l’exploration, à la spontanéité, au pouvoir d’agir ou au contact direct avec la vie au-delà du champ interpersonnel. Une personne peut vivre l’engagement direct avec la vie comme dangereux, exposant, désorganisant, égoïste, décevant ou inaccessible.
Pour certains thérapeutes, la connexion relationnelle peut paraître plus sûre, plus connaissable ou davantage validée professionnellement que les domaines impliquant l’incarnation, le désir, la spiritualité, l’émerveillement, l’agressivité, la créativité, la sexualité, le sens existentiel ou le mystère. Certains thérapeutes peuvent se sentir plus à même de rester dans l’accordage émotionnel que dans des expériences plus difficiles à conceptualiser, à suivre, à mettre en mots ou à intégrer de manière éthique.
Je sais que cela est vrai pour une grande partie de moi. L’accordage relationnel n’est pas seulement une valeur clinique à laquelle je tiens : c’est aussi un espace familier pour mon propre système. Je lui fais confiance. Je sais comment écouter à cet endroit. Je sais suivre les mouvements de proximité, de distance, de honte, de rupture, de réparation, de désir de lien et de protection. Je sais également que mes propres blessures relationnelles façonnent cette inclination. Une partie de mon travail personnel consiste à accéder davantage, dans ma vie, à ces autres lieux de vitalité : l’incarnation, le désir, l’émerveillement, la créativité, l’agressivité, le mystère, le jeu et le contact direct avec le monde au-delà du traitement relationnel de l’expérience.
Certaines cultures thérapeutiques privilégient également le traitement émotionnel et la compréhension relationnelle au détriment d’autres formes d’expérience humaine. Cela peut subtilement façonner ce qui entre dans le cabinet et ce qui reste à l’extérieur.
Parfois, ce rétrécissement ne relève pas seulement du client ou du thérapeute pris individuellement, mais aussi du champ relationnel co-créé lui-même, et peut-être du champ collectif plus vaste. Certaines relations thérapeutiques peuvent s’organiser autour du maintien de la proximité, de la cohérence, de la sécurité émotionnelle, de la compréhension mutuelle ou d’une disposition à penser psychologiquement. Le mouvement vers le risque, la différenciation, l’incarnation, l’instinct, le désir, le jeu, l’action, la spiritualité ou les formes non verbales de vitalité peut alors discrètement passer à l’arrière-plan. La relation peut devenir riche en réflexion et en accordage, tandis que d’autres dimensions de l’expérience humaine restent moins vivantes dans le travail.
Remarquer cela ne signifie pas que quelque chose ne va pas. Cela peut indiquer que quelque chose d’important est communiqué sur ce qui semble possible, menaçant, inhabituel, contre quoi l’on se défend, ce qui est désiré, ou ce qui n’est pas encore imaginable dans la relation thérapeutique et dans les systèmes qui y participent.
Beaucoup des expériences que je décris comme étant « au-delà de la connexion » sont aussi façonnées par des réalités culturelles et matérielles. Elles ne sont pas uniquement personnelles ou psychologiques.
Beaucoup de personnes vivent dans des conditions qui érodent activement le contact avec l’incarnation, le calme, la créativité, le plaisir, l’espace intérieur, la spiritualité, la nature, le jeu et le contact direct avec la vie. Une personne qui lutte constamment pour survivre n’a peut-être guère accès à l’émerveillement. Un système nerveux façonné par une insécurité économique chronique ne peut pas facilement se poser dans la créativité, l’expérimentation ou le repos. Une culture organisée autour de la productivité, de la rapidité, de la consommation, de l’optimisation, de la performance, de la mise en marque de soi et de la stimulation numérique peut progressivement réduire l’expérience humaine à l’efficacité et à l’autogestion.
Le corps devient quelque chose à optimiser. La nature devient un décor ou du contenu. Le repos devient quelque chose qui doit être mérité. Le jeu devient enfantin ou improductif. La spiritualité devient une marchandise. La créativité devient monétisable. L’immobilité devient inconfortable. Le silence devient quelque chose qu’il faut immédiatement interrompre.
Même la thérapie peut être entraînée dans ces courants culturels plus larges. La guérison peut subtilement devenir un nouveau projet d’amélioration de soi : une nouvelle tentative pour devenir plus fonctionnel, plus intelligent sur le plan émotionnel, plus productif, plus habile dans les relations, mieux optimisé, davantage conscient de soi ou plus à l’aise avec le langage psychologique. Certaines formes de vitalité émergent difficilement dans de telles conditions.
Il existe également des forces culturelles qui façonnent les formes de guérison considérées comme légitimes ou dignes de confiance. Le langage relationnel s’inscrit souvent plus facilement dans le discours thérapeutique moderne, car il peut être conceptualisé, étudié, mesuré, expliqué et traduit dans des cadres psychologiques familiers. Les expériences liées à l’émerveillement, à la spiritualité, au mystère, au rituel, à l’incarnation, à l’érotisme, à la créativité, à la communion avec la nature, au silence, au deuil ou aux états modifiés de conscience peuvent sembler plus difficiles à légitimer dans des systèmes fortement cliniques, séculiers, intellectualisés ou médicalisés.
Certaines personnes peuvent exiler ces dimensions d’elles-mêmes non parce qu’elles sont sans importance, mais parce qu’il y a eu peu de place pour elles sur le plan culturel. Certaines personnes peuvent aussi être effrayées par ces expériences après avoir passé des années à survivre par le contrôle, la cognition, la productivité, la vigilance ou l’adaptation à des systèmes qui récompensent la déconnexion du corps, de la Terre, de l’incertitude, de la lenteur, de la dépendance et de la mortalité.
Il peut y avoir, dans de nombreuses vies modernes, une forme de solitude culturelle qui ne se résout pas uniquement par la connexion interpersonnelle. Une personne peut avoir de la compréhension, de l’intelligence émotionnelle, des relations significatives et un bon thérapeute, tout en se sentant coupée du rythme, d’un lieu, du rituel, des saisons, de la communauté, des ancêtres, de la spiritualité, de la corporalité ou de la participation à quelque chose de plus vaste que l’identité individuelle et la survie. Certaines souffrances peuvent naître non seulement de blessures relationnelles, mais aussi du fait de vivre dans des environnements qui rendent un contact durable avec la vitalité de plus en plus difficile.
Certaines personnes qui lisent ceci y percevront des convergences avec des perspectives existentielles, somatiques, écopsychologiques, orientées vers la psychologie des profondeurs ou transpersonnelles. Moi aussi. Toutefois, je remarque une hésitation en moi vis-à-vis de certains de ces cadres lorsqu’ils s’éloignent trop de l’incarnation, de la réalité relationnelle, des conditions matérielles ou de l’impact concret des blessures d’attachement. Je ne parle pas de dépasser la connexion humaine ni de transcender les besoins relationnels. J’essaie d’élargir le cadre de ce que la guérison et la vitalité peuvent aussi impliquer.
En écrivant ceci, je remarque des réactions contrastées en moi. Certaines de mes parts trouvent ce sujet légèrement complaisant. Un peu trop abstrait. Trop facile à romantiser. Elles se méfient de termes tels que la transcendance, la spiritualité, l’émerveillement ou le mystère, car elles ont vu ces idées être utilisées pour contourner la réalité, éviter la responsabilité, nier le trauma ou s’élever au-dessus des responsabilités et des limites humaines ordinaires. Ces parts font plutôt confiance à ce qui est concret, relationnel, observable et ancré. Elles ne veulent pas dériver vers un flou qui se ferait passer pour de la sagesse.
D’autres parts sont davantage effrayées par ce qui se trouve en dehors des cadres relationnels familiers. La connexion paraît au moins compréhensible. Il y a une personne, une relation, un système d’attachement, un système nerveux, un cycle de rupture et de réparation. Mais les expériences impliquant l’émerveillement, le mystère, l’incarnation, la créativité, la solitude, la spiritualité, la nature ou la rencontre avec quelque chose de plus vaste que le soi peuvent sembler moins cohérentes ou organisées. Moins connues. Moins mesurables. Quelque chose en moi devient mal à l’aise face à des formes de guérison qui ne peuvent pas être facilement observées, conceptualisées ou traduites dans un langage psychologique familier.
Certaines parts s’inquiètent aussi que cette réflexion puisse être comprise comme une minimisation de la connexion elle-même. Beaucoup d’obstacles à la vitalité, à l’incarnation, à la créativité, au plaisir, à la sexualité, à la spiritualité ou à l’élan vital proviennent effectivement de blessures relationnelles. Une personne peut avoir du mal à habiter son corps parce que son corps n’a pas été un lieu sûr. Elle peut craindre le plaisir parce que la proximité et le danger se sont trouvés associés. Elle peut éviter le risque parce que la visibilité a été suivie d’humiliation ou d’abandon. Elle peut se sentir coupée de la nature, de la créativité, de la sexualité ou de la spiritualité parce que survivre a exigé la contraction, la vigilance, l’adaptation ou la dissociation.
La connexion a une importance immense. Le trauma relationnel façonne profondément le système nerveux. Certaines parts en moi craignent que parler d’une guérison au-delà de la connexion puisse devenir une autre manière de balayer totalement les blessures d’attachement. Une nouvelle version de : « Va simplement dehors », « Trouve un but », « Sois reconnaissant », « Médite » ou « Arrête de trop réfléchir », adressée à des personnes qui portent de profondes blessures développementales.
Ce n’est pas ce que je veux dire.
Je pense que ce vers quoi je tends est quelque chose de plus nuancé, de plus stratifié. Parfois, la guérison relationnelle aide à rouvrir l’accès à une vie qui va au-delà de la guérison relationnelle elle-même. Parfois, la thérapie crée suffisamment de sécurité pour qu’une personne commence à ressentir de nouveau le vent. De nouveau la faim. De nouveau le désir. De nouveau la curiosité. De nouveau le chagrin. De nouveau la créativité. De nouveau l’élan vers la nature, le mouvement, la spiritualité, l’art, la sexualité, le calme, le défi, la beauté, le risque ou le sens.
Et parfois, ces expériences elles-mêmes deviennent une part du processus de guérison.
Il existe des moments que les personnes décrivent comme transformateurs et qui ne sont pas d’abord interpersonnels : s’asseoir en silence près de l’océan après des années de chaos ; terminer une randonnée difficile ; se laisser absorber par la peinture ou la musique ; retrouver de la force physique après une maladie ; jardiner ; danser ; tenir un enfant dans ses bras ; se tenir sous des séquoias géants ; éprouver un émerveillement spirituel ; sentir son corps s’adoucir pendant l’exercice ou un repos profond ; retrouver son désir ; s’absorber dans un travail qui a du sens ; regarder la lumière traverser une pièce d’une manière qui interrompt brièvement le désespoir.
Ces moments ne surviennent pas toujours par l’interprétation, la compréhension ou le travail relationnel sur l’expérience. Parfois, ils naissent du contact direct avec le fait d’être vivant.
Une part de moi se demande aussi s’il est même possible de parler de ces expériences en dehors du cadre de la connexion. Peut-être que nos esprits humains, mammifères, ne peuvent jamais tout à fait en sortir. Nous naissons dans une impuissance relationnelle. Nos systèmes nerveux se développent au contact des autres. Notre survie dépend d’autrui bien avant que nous ayons un langage pour nous définir nous-mêmes. Même la solitude peut être façonnée par la présence ou l’absence des autres dans notre histoire. Même l’émerveillement, la spiritualité, la nature, la créativité, l’incarnation, la sexualité et le sens peuvent être filtrés à travers des systèmes nerveux organisés autour de l’appartenance, de la sécurité, de la séparation, de l’attachement, de la menace et des retrouvailles.
Ainsi, l’expression « au-delà de la connexion » n’est peut-être pas tout à fait juste. Ce que j’essaie peut-être de nommer est plutôt un élargissement de ce que signifie la connexion : pas seulement une connexion de personne à personne, mais une connexion au corps, au lieu, au temps, au mystère, aux sensations, à la créativité, à la Terre, au mouvement, au silence, à la raison d’être, au chagrin, au jeu, au désir et à la vie elle-même.
Pourtant, une part de moi hésite. Elle sait à quel point un langage expansif peut facilement devenir glissant. Elle sait avec quelle rapidité nous pouvons utiliser le mystère pour éviter la précision, la spiritualité pour éviter la douleur, la nature pour éviter la relation, et le sens pour éviter les besoins non satisfaits des parts plus jeunes. Elle veut garder la blessure relationnelle au premier plan. Elle veut garder l’attachement au premier plan. Elle ne veut pas que qui que ce soit entende cela comme un éloignement du besoin humain d’être connu, ressenti, accompagné et aimé.
Peut-être que cette tension elle-même fait partie de ce que j’essaie de nommer. Nous ne pouvons peut-être pas accéder à quoi que ce soit qui soit entièrement en dehors du prisme de la connexion. Mais nous pouvons tout de même avoir besoin de remarquer lorsque notre compréhension de la connexion est devenue trop étroite. Nous pouvons encore nous demander quelles formes de vitalité, d’incarnation, d’émerveillement, de créativité, de solitude, de mouvement, de beauté, de spiritualité et de contact direct avec la vie ont été laissées hors du cabinet de thérapie parce qu’elles ne ressemblent pas, ou ne donnent pas l’impression d’être, une réparation relationnelle.
La thérapie peut aider les personnes à survivre à la déconnexion. Elle peut les aider à risquer de nouveau la connexion. Elle peut les aider à se sentir accompagnées dans des lieux qu’elles ont longtemps traversés seules. Et parfois, elle peut aider les personnes à revenir vers une vie qui n’est pas seulement davantage connectée, mais aussi plus habitable, à l’intérieur comme à l’extérieur.