RÉSUMÉ : Dans cet entretien réalisé par Tammy Sollenberger, Derek Scott propose une introduction accessible au modèle IFS (Système Familial Intérieur) à destination du grand public. À travers l’histoire d’une petite fille dont le père, peu disponible émotionnellement, ignore répétitivement les tentatives de connexion, Derek illustre comment naissent les parts : une part blessée qui se croit « non aimable », et une part perfectionniste qui élabore la stratégie « si je fais mieux, il m’aimera ». Il montre ensuite comment ces parts continuent d’opérer à l’âge adulte, générant des réactions disproportionnées dans les relations (colère, culpabilité, besoin de contrôle).
Derek introduit les notions clés du modèle — managers, pompiers, parts exilées — et surtout celle de Self, cette présence calme, curieuse et bienveillante en chacun de nous, capable d’aller à la rencontre de ces parts avec compassion. Il insiste sur l’idée que chaque part, même la plus critique ou la plus rigide, a une intention positive et mérite d’être entendue plutôt que combattue.
L’entretien se conclut sur un message d’espoir : les croyances douloureuses prises dans l’enfance (« je ne suis pas aimable », « je suis trop sensible ») peuvent être relâchées dès lors qu’elles sont enfin entendues par notre propre Self adulte — et ce travail peut commencer, au moins en partie, sans thérapeute.
À propos de Derek Scott
Il est le fondateur de l’IFS Canada (IFSCA). Il fut un pionnier de l’apprentissage en ligne, un défenseur passionné des communautés marginalisées et un enseignant remarquable, connu pour son mélange unique de clarté, d’humour et de chaleur. Décédé d’un cancer en février 2024. Auteur du livre Dead (Spoiler Alert): A Psychotherapist’s Journey with Cancer. Son ouvrage n’est pas seulement un mémoire. C’est une exploration lumineuse et courageuse du fait de mourir comme d’une transition sacrée.
Sa chaîne YouTube :
youtube.com/@IFSCA
Tammy : Bienvenue dans The One Inside – Un Podcast IFS. Je suis votre hôte, Tammy Sollenberger. L’épisode d’aujourd’hui est une introduction à l’IFS avec Derek Scott. Je trouve que Derek fait un travail incroyable pour enseigner le modèle. Il le fait avec humour, avec sagesse et avec beaucoup de chaleur. Hello Derek, comment ça va ?
Derek : Ça va bien. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
T : Oui, alors je pensais que je voulais vraiment proposer un épisode pour les personnes qui adorent l’IFS, qui sont super dedans, mais qui ont du mal à l’expliquer à leurs proches. Elles se disent : « Je suis à fond dans ce truc génial », et elles essaient de l’expliquer. Moi, j’aimerais pouvoir leur offrir un épisode qui les aide à dire : « Voilà ce que c’est ». Donc je voulais faire une petite introduction : qu’est-ce que c’est que ce truc ? Que sont les parts ? De quoi on parle ? Qu’est-ce que c’est, ce Système Familial Intérieur dont on est tous et toutes si fans ?
D : D’accord, super, je suis content que tu m’aies appelé pour ça. Parce que ce que je remarque, c’est que nous tous qui entrons dans ce modèle, on devient très enthousiastes, et nos clients deviennent eux aussi très enthousiastes. Donc, si quelqu’un écoute ceci et n’est pas thérapeute, mais veut juste comprendre de quoi il s’agit, il peut tout à fait écouter — ne serait-ce que pour faire taire son ami qui n’arrête pas d’en parler, n’est-ce pas ? Ou au moins pour pouvoir dire : « D’accord, j’ai écouté l’audio, maintenant tu peux arrêter ». Mais il y a une raison à ça. Il y a une raison pour laquelle on devient accro. Donc je dois parler de ce que c’est, en tant que thérapie. Et d’une certaine façon, c’est dommage que ce soit né comme une thérapie, parce que dans beaucoup de milieux, il y a pas mal de mépris pour la thérapie, n’est-ce pas ?
T : J’ai eu des clients qui m’ont dit : « Mon partenaire pense que je te paie juste pour que tu sois mon ami », ou bien « La thérapie, c’est un endroit où tu vas si tu as vraiment un gros problème », ou encore « De toute façon, je ne peux pas me le permettre, c’est élitiste, c’est l’endroit où les riches vont pleurer sur leurs problèmes de pays riches ». Donc, d’une certaine manière, c’est particulier que l’IFS ait commencé comme thérapie. C’est dommage, parce que ce que Dick Schwartz — le fondateur du modèle — a fait, c’est qu’il a compris et bénissons-le pour ça, comment fonctionnent nos personnalités. Et une fois que tu as compris ça, c’est un changement radical. Donc c’est de ça que je veux parler, pas de thérapie.
D : Oui, j’adore ça. Je pense que ce qui pourrait aider les gens à comprendre, c’est que je vais raconter une histoire, l’histoire d’une petite fille qui grandit, et tu me diras si l’histoire a du sens, d’accord ?
T : D’accord.
D : Bon. Donc, une petite fille de six ans. Elle adore son père, et son père l’aime aussi. Son père aime aussi boire quelques verres. Et quand il a bu quelques verres, il est un peu moins patient, un peu plus dans son monde. Cette petite fille de six ans dit : « Papa, j’ai écrit une histoire aujourd’hui à l’école. J’ai eu une étoile en or pour mon texte. Je veux te la montrer. » À ce moment-là, le père a déjà bu deux bières. Il dit : « Oui, oui, c’est bien », en lisant son journal. Elle insiste : « Papa… », elle grimpe sur ses genoux et pousse le journal de côté. Il dit : « Pas maintenant. » Ah… d’accord. Donc à ce moment-là, papa ne veut pas d’elle, il ne veut pas porter son attention sur elle.
Alors, qu’est-ce qu’elle fait de ça ? Elle se sent mal. Elle se sent triste. Mais ensuite, une part d’elle dit : « Tu sais quoi ? Il faut juste qu’on fasse mieux. Il faut qu’on fasse de plus beaux dessins. Là, il s’intéressera à nous.» Maintenant, avançons de deux ans : elle a huit ans. Elle reçoit son bulletin : cinq A et un B+. Elle est tellement contente. Elle rentre à la maison. Elle doit attendre que son père rentre. C’est une famille traditionnelle. Le père rentre, se sert d’abord un scotch. Elle dit : « Papa… » Il répond : « Attends. D’accord, attends juste. » Il prend son scotch. Elle dit : « Je veux te montrer mon bulletin. » Le père a passé une journée pourrie au travail. Il n’est pas dans un bon jour. Il a juste envie qu’on le laisse tranquille, qu’il boive son verre en paix et qu’il se coupe de tout. « D’accord, montre. » Il regarde : « Hein… C’est quoi ce B+ ? » Elle est anéantie. Elle se sent triste, rejetée. Mais : « Si je fais juste encore plus d’efforts, si j’essaie plus fort… »
On avance encore : elle a dix ans, c’est le jour de la kermesse sportive. Elle a mis son énergie dans les études, dans le dessin, maintenant dans le sport. Elle regarde autour : son père n’est pas là. Elle participe aux épreuves, elle gagne plusieurs choses. Elle rentre à la maison pour lui raconter. « C’est bien. » D’accord, alors : « Il faut que j’essaie encore plus. »
Ce qu’on voit ici — et c’est de ça qu’on va parler quand on parle de parts —, c’est qu’il y a une part d’elle qui se sent très triste, très rejetée. Et une autre part arrive avec une stratégie : « Je dois juste essayer plus fort.» Et je ne sais pas, Tammy, je suis sûr que tu as rencontré des personnes perfectionnistes.
T : Oui, clairement.
D : Voilà. On peut dire que c’est la naissance de la part perfectionniste : « Je dois juste faire mieux. Si j’obtiens toutes les meilleures notes, si je fais un dessin encore plus beau, si je cours encore plus vite, alors papa fera attention à moi. » Cette part, avec cette stratégie-là, essaie d’améliorer la situation pour la part qui se sent triste et rejetée. Et parfois, ces parts qui se sentent tristes et rejetées se racontent des histoires sur ce qui se passe — c’est ce que nous faisons tous en tant qu’êtres humains. Cette part peut se dire : « Peut-être que s’il ne s’intéresse pas à moi, c’est parce que je ne suis pas vraiment digne d’être aimée. » Et ça, c’est très dur. C’est un endroit très difficile dans lequel vivre et auquel croire. C’est pour ça que la part perfectionniste dit : « Non, non, on va juste essayer plus fort. Ça ira. Il suffit d’essayer plus fort. »
Ce n’est pas une histoire rare. Donc, quand on parle des parts et du travail avec les parts, c’est comme ça que vos parts commencent à se manifester dans votre personnalité. Mais restons avec cette petite fille. Disons qu’elle a maintenant 14 ans, qu’elle se présente aux sélections pour une équipe de sport, et qu’elle n’est pas retenue. Qu’est-ce qu’elle va se dire, à ton avis, sur la raison pour laquelle elle n’a pas été prise ?
T : Qu’elle ne vaut rien. Qu’elle n’est pas assez bien. Qu’elle n’a pas de valeur. Qu’elle aurait dû plus travailler, plus s’entraîner, se concentrer sur une seule discipline, perdre du poids… Je peux continuer, et continuer.
D : Oui, oui. Je pense qu’on y est, là. Maintenant, disons qu’elle a 17 ans, son premier amour. Pour ceux d’entre nous qui ont eu un premier amour, c’est un moment tendre pour nous, on s’en souvient avec tendresse. On se dit : « C’est le grand, celui qui ne s’arrêtera jamais », même si les autres disent le contraire parce qu’ils sont juste amers et cyniques. Alors, quelles histoires va-t-elle se raconter à ce moment-là ?
T : La même histoire, non ? Si seulement j’avais fait plus d’efforts, si seulement j’avais été différente, si seulement j’avais été meilleure, plus jolie, plus intelligente…
D : Très bien. Avançons encore. Elle a maintenant 22 ans. Elle travaille dans une entreprise. Elle postule pour une promotion, ne l’obtient pas. Qu’est-ce qu’elle se dit, à propos de la raison pour laquelle elle n’a pas été promue ?
T : La même chose. Je ne suis pas aussi bonne que les autres. Si seulement j’étais restée éveillée toute la nuit au lieu de « seulement » jusqu’à trois heures du matin, oui. Donc, voilà, cette part perfectionniste continue de pousser avec sa solution, ce qui est épuisant, mais elle continue de diriger le show. Disons qu’elle a maintenant 28 ans. Elle a un partenaire stable, une relation de long terme. Ils ont invité des amis à dîner. Souviens-toi : tout doit être parfait. Son partenaire rentre et dit : « Génial, tu as pris la glace ? » — « Ah, mince, j’ai oublié. Je la prendrai plus tard. » J’ai vu l’expression de ton visage… Comment est-ce qu’elle va réagir ?
T : Oui, mon cœur s’est serré… Dans ce moment-là, je pense qu’elle va être très en colère, mais qu’elle ne se permettra probablement pas de montrer cette colère, parce qu’elle a peur qu’il la quitte. Donc c’est presque comme si deux choses se passaient en même temps : elle est en colère, blessée, le dîner ne sera plus parfait, et elle a toutes ces émotions, mais elle ne peut pas les montrer à son partenaire, parce qu’il ne l’accepterait pas si elle lui montrait tout ça.
D : Parfait, oui, c’est brillant. Ce que tu décris là, on a un langage pour ça, d’accord ? Le langage qu’on utilise, c’est : cette part en colère en elle se déclenche. Si ce n’est pas parfait, ça veut dire que je ne suis pas aimable, parce que tout vient retomber sur cette autre part en elle. Donc la part en colère a envie de s’en prendre à lui, mais très vite, une autre part vient l’écraser. Je vais appeler cette part un « manager » : elle gère la colère. C’est tout ce qu’elle fait, elle gère. Si elle n’avait pas ce manager si puissant qui est capable d’écraser la part en colère, elle pourrait se mettre à hurler sur lui : « Tu ne comprends rien, j’ai l’impression de ne pas compter pour toi. Comment ça, “ce n’est pas grave” ? Tu as tout gâché, tout va être ruiné à cause de toi ! » Comment est-ce qu’il va réagir, à ton avis ?
T : Ce qui est difficile pour moi, parce que je suis moi, c’est que je me dis : « Waouh, ça doit faire du bien de pouvoir exprimer ça en criant comme ça ! » Comme : « Wow, qu’est-ce que ça doit faire comme bien ! » Bon, attends… Donc elle s’exprime comme ça, et ce n’est pas une bonne chose. D’accord, j’entends. Une part de moi se dit vraiment : « Mais qu’est-ce que ça fait de pouvoir faire ça ? »
D : Attends, attends, parce que tu as raison : dans son système, à ce moment-là, ça va lui faire du bien. Elle va se sentir dans son bon droit. Parce que quand une part en colère prend le contrôle, je n’ai jamais vu une part en colère qui ne se sente pas dans son bon droit. « Ils m’ont encore laissé tomber. Je ne sais même pas pourquoi je suis avec toi », etc. Elle va s’en prendre à son partenaire. Mais peut-être que le lendemain, quand elle repensera à la façon dont elle a explosé sur son partenaire, qu’est-ce qui va se passer dans sa tête ?
T : De la culpabilité, sans doute. Et une sorte de : « Pas étonnant qu’il… » Je ne sais pas pourquoi il reste avec moi. Je l’imagine au dîner : peut-être qu’il est encore là, peut-être qu’il est parti, mais disons qu’il est encore là, ils sont assis à ce dîner, et maintenant qu’elle s’est un peu calmée, qu’elle a bu du vin, qu’elle a tous leurs amis autour de la table, elle commence à se dire : « Pourquoi est-ce qu’il est avec moi ? Je viens vraiment de tout gâcher. Je ne suis pas parfaite, je n’ai pas géré ça parfaitement. Il va partir. »
D : Voilà. C’est ce qu’on appelle le manager qui, maintenant, s’en prend à la part qui s’est mise en colère. Et ça donne ce « bla bla bla » dans la tête, n’est-ce pas ? La part qui n’est pas entendue, c’est celle qui remonte bien plus loin, celle qui s’inquiète de ne pas être aimable.
T : Je pensais à cette sensation initiale de coup de poing dans le ventre quand il est rentré et qu’il a dit : « Tu n’as pas pris la glace », cette sensation-là, c’est la part qui est ignorée.
D : Exactement, c’est ça. Parce que nous ne savons pas vraiment quoi faire avec ça. Du coup, on est happés par les autres parts, et cela crée énormément de tension dans notre tête, dans notre psyché, quand ces choses-là remontent. Et peut-être que, selon qui est cette personne et comment est sa vie, si ça continue de se répéter, son partenaire peut finir par dire : « Tu es une maniaque du contrôle, je ne peux plus supporter ça. » Et alors la personne peut aller en thérapie, si c’est une option pour elle, en disant : « J’ai besoin d’aide, ça ruine ma relation, j’explose tout le temps sur mon partenaire. »
C’est là que la thérapie entre en jeu. Et si c’est un·e thérapeute IFS, tout ce qu’on fait, tu le sais, c’est aider les personnes à devenir curieuses de ce qui se passe à l’intérieur, dans ces différentes parts. C’est tout. Parce que nous savons que quand les gens commencent à être curieux, ils peuvent accéder à leur propre compassion pour ce qui se passe dedans, et ça nous ramène à cette petite fille qui se dit : « Papa ne m’aime pas parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. » On peut aider, l’IFS peut aider là-dessus. C’est ce qu’on fait.
T : Ce que j’aime, l’une de mes choses préférées dans ce modèle, c’est justement ça. Tout ce qu’on voit, dans le moment présent, c’est cette femme qui est soit très rigide, très stressée, qui a absolument besoin de la glace, puis qui s’effondre, crie, se met en rage. Elle vient en thérapie avec ça. Mais si on regarde ses parts, qu’on est curieux, alors on va découvrir la fonction de ces parts, qu’elles ont un rôle. Et ça nous ramène au père et à cette histoire, et on commence à avoir de la compassion pour ces parts qui ont cette fonction, en comprenant que c’est ainsi qu’elles essayent de nous aider.
D : Oui. Une des choses difficiles là-dedans, c’est que nous avons dû « gérer » ces parts pendant toute notre vie. D’autres parts se sont occupées d’elles, et nous avons intégré beaucoup de messages intérieurs. L’un des plus fréquents, c’est : « Je suis trop sensible », n’est-ce pas ? Tu as déjà… je peux te demander, ça ne te dérange pas ?
T : Si j’ai déjà entendu ça ? Tu plaisantes ? Oh oui, clairement. Je pourrais te raconter histoire après histoire après histoire. Oui, on m’a souvent dit que j’étais trop sensible. Je me souviens, assez récemment, l’an dernier, ma mère m’a dit quelque chose — pas avec le même ton que dans mon enfance, pas un « tu es trop sensible » accusateur, mais plutôt quelque chose de très positif au sujet de ma sensibilité. Et j’ai pu dire, depuis une part de moi (peut-être le Self) : « Je suis tellement reconnaissante d’être sensible. » J’ai pu dire : « Je suis tellement heureuse d’être sensible, j’adore ça, je ne voudrais pas être autrement. » Et ça m’a fait tellement de bien, mais ça m’a pris beaucoup de temps pour en arriver là.
D : Je suis vraiment ravi de l’entendre. Parce que quand j’enseigne ça, je demande généralement au groupe : « Est-ce que quelqu’un ici a déjà entendu qu’il ou elle est trop sensible ? » Tammy, toutes les mains se lèvent. Toutes. Et ce qui se passe avec « trop sensible », c’est qu’en réalité, ça n’existe pas. Il y a « sensible », et ensuite le jugement qu’on y colle. Le « trop » est ce jugement. Quand on est jugé pour ça, on en conclut que ce n’est pas acceptable : « Je suis trop sensible, il y a un problème chez moi parce que je suis si sensible. » Or, c’est par notre sensibilité qu’on entre en lien avec le monde, avec les autres, avec nos enfants, avec la nature, avec les odeurs, les sons, l’art. Sans sensibilité, nous serions des robots.
Mais quand cette sensibilité est honteuse, ce qui se passe à l’intérieur, c’est que ça ne paraît plus acceptable ni sécurisant de l’exprimer. Et si c’est une part de qui je suis, je peux en venir à croire qu’il n’est pas sécure d’être moi, avec toute ma sensibilité, parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez moi et que je ne peux pas laisser les autres le voir. Alors on atténue notre lumière, on éteint un peu notre manière d’être au monde. Et c’est tellement tragique… alors que ce n’est pas nécessaire. Quand on comprend d’où ça vient — que notre sensibilité a été jugée et honteuse, et qu’une part de nous a intégré ce message —, on peut commencer à la libérer.
C’est là que, je suppose, le travail thérapeutique intervient. Mais on peut déjà commencer à faire ça tout seul. J’invite les gens à considérer ceci : quand ils se tournent vers l’intérieur et qu’ils trouvent cette petite fille de six ans que le papa ignore, ils peuvent lui dire : « Tu dois t’y faire », « Prends sur toi », « Tu es trop sensible », ou répéter tout ce qu’on leur a dit. Ils essaient ainsi de gérer tout ça. Mais imagine une seconde : si tu sortais de chez toi aujourd’hui, ou de ton bureau, et que tu voyais une petite fille de six ans assise toute seule, la tête dans les mains, en train de pleurer, et qu’il n’y avait aucun adulte autour… qu’est-ce que tu ferais ?
T : Je verrais comment elle va, je lui demanderais si elle est d’accord, si elle veut en parler.
D : Tu chercherais où sont les adultes, oui. Donc ce que j’entends, c’est que tu viens immédiatement depuis ton cœur. Bien sûr que tu le fais. Mais quand on se tourne vers l’intérieur, c’est différent, et on veut être curieux de cette différence. Parce qu’il y a une petite fille là-dedans, qui est triste parce que papa ne semble pas l’aimer, et peut-être qu’elle en déduit que c’est parce qu’elle n’est pas aimable. Évidemment qu’on veut venir vers elle avec un grand cœur ouvert. Et si on n’a pas ce grand cœur ouvert pour elle, on veut se montrer curieux envers les parts de nous qui s’inquiètent, ou qui ont intégré d’autres messages. Plus les gens peuvent remarquer qu’il y a différentes parts en eux, qu’ils peuvent apprendre à les connaître et les remercier, sans que ce soit forcément un travail « lourd » de thérapie, plus quelque chose commence déjà à changer.
La part de toi qui fait tes listes de courses. Remercie-la. Tu t’assois devant un bon repas : tu as eu tout un tas de parts qui t’ont aidé à le préparer. Prends un moment et dis-leur : merci. Dans mon système, ma part « yoga » perd un peu la bataille ces derniers temps, mais quand elle arrive à me traîner jusqu’au studio et à me mettre sur le tapis, je prends un moment en Shavasana pour dire : « D’accord, merci. » Parce qu’elle a dû faire barrage à des parts qui voulaient lire des livres, à des parts qui voulaient faire la sieste, à des parts qui voulaient promener les chiens plus longtemps… elle a dû traverser tout ça pour m’amener là, parce qu’elle veut que je ne sois pas un vieux gars tout raide, tu vois. Donc juste : merci. Plus on peut faire ça — remarquer les parts, parce qu’on a tous des parts, c’est comme ça qu’on est faits — les remarquer et les remercier, plus il devient facile ensuite d’apprendre à connaître celles qui passent un mauvais moment, et de réaliser que « ça », ce n’est pas « moi ». Même si une part de moi croit que je ne suis pas aimable, ce n’est pas ma vérité. Ça peut être la vérité de cette part, et on a besoin de l’écouter, mais je peux commencer à réaliser que ce n’est pas moi, et que ce n’est pas vrai.
T : À partir de là, est-ce qu’on peut parler de qui je suis vraiment, alors ? Qui je suis vraiment, et qui est celle-celui qui parle aux parts ?
D : Qui est cette personne, oui. Quand je t’ai demandé, tout à l’heure, d’imaginer cette petite fille sur le trottoir, tu étais à cet endroit-là immédiatement, n’est-ce pas ? « Je vais m’asseoir à côté de toi, qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » Voilà : là, on voit ta nature aimante. Ta compassion pour cette inconnue, cette petite fille. On voit ta curiosité : tu veux savoir ce qui lui est arrivé. Il y a de grandes chances que tu te sentes plutôt calme en étant assise là, même si la petite est complètement submergée émotionnellement. Toi, tu peux être ce petit rocher à côté d’elle. Même si tu es une inconnue, tu respectes tes limites, mais tu es là, à côté d’elle, à attendre qu’elle soit disponible pour toi, afin que tu puisses l’accompagner.
Ça, c’est ton Self. C’est ton Self. Tu peux l’appeler ton « meilleur Self » ou ton « plus haut Self », mais c’est simplement le Self. Et bien sûr, on sait qu’il a certaines qualités : j’en ai déjà cité quelques-unes — curiosité, compassion, calme — et aussi créativité, courage…
T : En t’écoutant, je repense à ces parts de moi qui sont très sensibles. Et je pensais à la manière dont d’autres parts ont géré ça : en devenant très engourdies. Comme : « Je ne vais plus rien ressentir du tout, je vais me déconnecter. » Donc il y a, d’un côté, « trop sensible », et de l’autre, la part qui essaie d’aider la part sensible en se déconnectant ou en s’anesthésiant. Mais je me dis que ça limite ma créativité, parce que je ne peux plus être créative, je ne peux plus voir le monde à travers les yeux de cette part sensible. La part sensible, elle, se dit : « Wow, les feuilles changent de couleur, c’est incroyable », avec un émerveillement presque enfantin. Mais si je suis déconnectée d’elle, je ne l’ai plus. Je peux passer à côté sans même voir que les feuilles changent.
D : Oui. Ces parts protectrices, merci de l’avoir nommé, travaillent dur au service des autres parts. Leur stratégie, c’est : « On anesthésie tout, comme ça on n’a plus à se sentir mal. » Mais comme c’est une stratégie globale, tu ne ressens plus rien. C’est la même chose avec la dépression : une part « déprimante » déprime toutes les parts qui souffrent. Mais si tu es déprimée, tu n’es plus disponible à la joie simple, comme celle de voir les feuilles changer. Ça demande beaucoup d’énergie intérieure.
T : C’est ça. Donc, si je n’ai plus accès à ce « vrai moi », à ce « vrai Self » qui est créatif, je n’y ai pas accès parce que je suis encore anesthésiée, déconnectée…
D : Ce qu’on veut apprendre à faire, nous tous, c’est remarquer les différentes parts de nous quand elles apparaissent. Par exemple, quand je me sens engourdi·e, et voir si je peux être curieux : « Pourquoi est-ce que tu m’anesthésies ? Qu’est-ce qui se passe ? » Souvent, ces parts font ça depuis des années, voire des décennies. Elles ne savent pas forcément que toi, Tammy, tu es maintenant une adulte. Elles ne savent pas que « le temps a passé », merci à ces parts qui continuent. Ça peut demander un peu de travail de leur dire : « Salut, je suis Derek, j’ai 58 ans, et tu as grandi. » Ça peut paraître bizarre, parce qu’on n’est pas habitués à faire ça. On parle aux petits personnages à l’intérieur, et si tu cherches une définition de la folie, on n’en est pas très loin. Donc il faut aussi prendre en compte que c’est nouveau, que c’est une nouvelle manière de comprendre les choses. Et pourtant, c’est une manière très juste de nous comprendre. Et comme tu le sais, le cadeau de tout ça, c’est que quand je ne m’identifie plus à « je suis impossible à aimer », alors la vérité peut émerger : pourquoi, au juste, est-ce que moi — ou toi, ou n’importe quel être humain sur cette planète — serais intrinsèquement impossible à aimer ? On ne naît pas avec ça. Si une part de nous a pris cette croyance, la bonne nouvelle, c’est que puisqu’elle a été apprise, elle peut être relâchée.
T : Exactement. Tu peux avoir l’impression d’avoir toujours pensé que tu n’étais pas aimable, mais quand on remonte le fil, on retrouve la petite fille qui essaie d’attirer l’attention de son père. Et on voit que ça a paru durer pour toujours parce que tu as appris ça très tôt et sans cesse. Mais ça reste quelque chose que tu as appris. J’adore cette idée de « mise à jour », parce que je trouve que c’est un bon repère pour les gens. Je vais parler pour moi : si je vis ma vie et que, soudain, je me sens plus jeune, comme si je réagissais avec l’âge d’avant, ou que j’ai une réaction qui ne colle pas avec mon âge actuel, alors je peux me dire : « D’accord, c’est une part de moi. C’est une part plus jeune. »
C’est ce qui s’est passé avec ma mère, quand on faisait une salade de pommes de terre. Je crois que je t’en ai parlé. Ma sœur et moi, on préparait la salade, et tout à coup je suis devenue très anxieuse à propos de la façon dont je coupais les oignons, quelque chose comme ça. Je me sentais figée. Et ma sœur a dit : « Maman, comment tu veux que je coupe le céleri ? » Et ma mère a répondu : « Je m’en fiche, je suis juste tellement contente que vous soyez là, je suis heureuse qu’on soit toutes ensemble. » Et ma sœur a ajouté : « Je me souviens que, quand on était petites, tu te serais mise en colère si on n’avait pas coupé le céleri ou les oignons de la bonne façon. » Elle a exactement décrit ce que je ressentais : cette part plus jeune était terrifiée à l’idée de se faire gronder. Cette part a besoin d’être mise à jour : je ne vais pas me faire gronder. Ma mère est très différente de ce qu’elle était quand j’étais enfant, et moi aussi, je suis différente. J’ai les ressources, en tant qu’adulte, pour gérer le fait que ma mère se fâche si je ne coupe pas les oignons « comme il faut ». En tant qu’adulte, je pourrais me dire : « Peu importe, maman, c’est ridicule. » (Bon, je ne lui dirais pas forcément ça comme ça, mais tu vois l’idée.)
Donc je trouve que c’est très important de mettre à jour nos parts, parce qu’elles nous ont, nous, comme ressource, et que les situations sont souvent très différentes aujourd’hui.
D : Absolument. Et elles vont attirer notre attention, comme dans ton exemple. Tu es en train de préparer le dîner, et soudain, boum, une part surgit et dit : « Tammy, j’ai besoin de ton attention, là. Il y a quelque chose dont je veux que tu t’occupes. » Parce que tout à coup, tu ne te sens plus bien. Et si tu as maintenant la capacité — parce que tu as appris à le faire — de dire : « Ah, tu as 13 ans ? D’accord, laisse-moi venir vers toi. Tu avais peur de ça. Eh bien écoute, tu n’as plus 13 ans. Viens avec moi dans le présent, tu es ici avec moi. »
Je veux revenir à l’exemple de la petite fille de six ans : si un adulte — disons un·e inconnu·e bienveillant·e — avait pu venir la voir et lui dire : « Hé, tu sais quoi… Papa est un peu grognon, là, tout de suite. Tu as remarqué ? Il est parfois grognon. Et tu as peut‑être remarqué aussi que, parfois, quand il boit ce truc marron, il devient vraiment grognon. Parce que ce truc marron a tendance à le rendre grognon. Mais je veux que tu saches quelque chose : ça, c’est à propos de lui, pas à propos de toi. Ton dessin est très beau. Peut‑être que tu pourrais le lui montrer demain matin, il est plus disponible le matin, tu en penses quoi ? »
Si une intervention comme ça avait eu lieu, cette petite fille, et la part d’elle qui a intégré la croyance ou l’inquiétude que « peut‑être que papa ne m’aime pas parce que je ne suis pas aimable », n’auraient pas eu à le faire. Il y aurait eu cette intervention adulte, appropriée, et elle n’aurait pas eu à gérer tout ça toute seule.
C’est pour ça qu’on parle de ces parts, et qu’on parle de « mise à jour », parce qu’elles sont souvent figées dans le temps, coincées à cet endroit‑là. Donc, quand nous revenons, en tant qu’adultes, et que nous disons : « Hé, raconte‑moi ce qui s’est passé. Raconte‑moi. », il faut d’abord traverser toutes celles qui ont élaboré des stratégies autour de ça : « Sois perfectionniste », « Prends sur toi », « Peut‑être qu’il y a quelque chose qui cloche chez toi ». Puis dire à la petite : « Dis‑moi ce qui se passe en toi. » Et alors, elle peut parler de sa tristesse : « Parfois j’ai l’impression que papa ne m’aime pas. Et peut‑être que c’est parce que je ne suis pas aimable. »
Ça, c’est tragique. Donc, si tu peux entendre ça, à l’intérieur, tu peux lui dire : « Parle‑moi encore de ça. » — « J’ai fait cette histoire, j’ai eu une étoile en or, et il n’en avait rien à faire. » — « D’accord, c’est difficile, je t’entends. Dis‑moi encore. » — « Quand j’ai commencé à avoir de très bonnes notes à l’école, j’étais tellement fière, et tout ce qu’il a dit, c’est : “Pourquoi ce B+ n’est‑il pas un A ?” » — « Comment tu te sens avec ça ? » — « Très triste. » — « D’accord, je te comprends. Quoi d’autre ? »
Et tu écoutes toute l’histoire que cette part n’a jamais pu raconter à un adulte de confiance à l’époque. Si elle peut te la raconter maintenant, à toi l’adulte, et si tu es capable de l’entendre depuis cet espace de bienveillance et de soin, voilà la magie : elle n’a plus besoin de la porter. Elle n’a littéralement plus besoin de la porter. C’est comme si c’était « uploadé » vers l’adulte, et alors ça peut être relâché.
Cette part peut alors revenir à ce qu’elle était avant : une petite fille chouette, joyeuse, confiante. Et la part perfectionniste peut lever le pied, ralentir. On n’a plus besoin de se sentir obligés d’être parfaits, parce que ce n’est plus vrai que « si on ne l’est pas, on n’est pas aimables ». La relation avec le partenaire peut alors se détendre. Quand il revient sans la glace, elle peut se dire : « Je n’arrive pas à croire que tu aies encore oublié la glace », mais ce n’est plus de la rage. Les choses se rééquilibrent, se réharmonisent.
C’est ça, le cadeau, quand on commence à voir qu’on a des parts, qu’on devient curieux, qu’on leur fait savoir qu’on est là — qu’on est un grand adulte qui se soucie d’elles. Et pourquoi ne pas aimer ces parts ? Elles sont à toi.
C’est toujours un cadeau, même celles qui ne s’aiment pas entre elles. Elles restent des cadeaux. Elles n’ont pas besoin de s’aimer les unes les autres.
T : J’adore aussi le fait que, dans ce témoignage, cette petite fille — ou plutôt la femme qu’elle est devenue, la vingtaine passée — entend tout ça et le dit à voix haute pour la première fois. Elle ne s’était peut‑être jamais rien dit de tout ça, même à elle‑même. Combien de choses nous sont arrivées sans que nous admettions jamais à quel point c’était douloureux ? En t’écoutant, quand la petite fille raconte son histoire, je me dis que ça a dû être incroyablement libérateur de pouvoir prononcer ces mots, d’être entendue par un adulte — son propre Self d’adulte —, d’être entendue, comprise, vue, comme l’aurait fait la tante bienveillante : « Je t’entends, je te vois, je comprends ce qui se passe pour toi. » Parce que, dans la vie, ça n’arrive pas si souvent.
D : Non, c’est rare. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles, quand on commence à se tourner vers l’intérieur, ce sont souvent les parts qui portent ce genre de détresse qui attirent notre attention en premier. Et ça peut sembler intimidant : « Mon Dieu, si je retourne dans mon enfance, je ne vais voir qu’une succession de déceptions, de sentiments de ne pas être assez, de “Pourquoi j’ai fait ça ?”, etc. »
Comme tu le sais, parce que tu fais ce travail depuis longtemps, on commence avec ces parts‑là, parce que ce sont elles qui ont le plus besoin de ton attention. Tu les aides, tu les écoutes, tu les accompagnes à relâcher ce qu’elles portent. Et ensuite, c’est comme si celles qui se trouvaient derrière pouvaient émerger. Tu peux alors faire connaissance avec d’autres parts de ton enfance qui n’avaient pas pu attirer ton attention auparavant : la petite qui adore les couleurs, les motifs, le dessin ; celle qui aime comprendre comment les choses fonctionnent ; celle qui adore démonter une voiture et la remonter. Elles sont extraordinaires, ces parts‑là. On se concentre d’abord sur celles qui souffrent, parce qu’elles méritent et réclament notre attention. Ensuite, les autres peuvent apparaître.
T : Et pour celles et ceux qui, quand tu dis « on apprend à s’aimer », ne ressentent pas ça du tout ? Beaucoup entendent plutôt des critiques : « Tu es nul·le, tu es stupide, tu ne vaux rien. » C’est ça qu’ils entendent en premier, toute cette voix intérieure négative. Qu’est‑ce qu’ils peuvent faire ?
D : Les critiques… Chaque part de nous a une intention positive. C’est ça, le point essentiel à comprendre. Les critiques aussi. Donc, tu as encore besoin de curiosité. Tu peux par exemple demander : « Si tu ne me répétais pas que je suis une perdante, qu’est‑ce que tu penses qu’il se passerait ? » Si tu poses cette question avec une vraie curiosité, la part va te répondre : « Si je ne te dis pas que tu es une perdante, tu vas commencer à penser que tu vaux mieux que ce que tu crois. Si tu commences à penser que tu vaux mieux, les gens ne t’aimeront pas. Et s’ils ne t’aiment pas, la part qui se sent non aimable va être déclenchée. Donc je te rabaisse pour éviter ça. » « Ah, d’accord, ça a du sens. D’accord. » « Maintenant, est‑ce que tu sais quel âge j’ai ? Est‑ce que tu sais que j’ai des ressources pour gérer le fait que certaines personnes ne m’aiment pas ? Est‑ce que tu sais que, quand quelqu’un ne m’aime pas, c’est aussi une information à propos de cette personne ? ».
T : Oh, j’aime beaucoup ça. J’adore. L’idée que « quelqu’un ne m’aime pas, c’est une information sur lui ou elle », j’aime beaucoup.
D : Oui. Sauf, bien sûr, si tu as fait quelque chose qui l’a blessé·e, si tu as été volontairement méchante, ou si ta part pompier s’est déclenchée et lui a hurlé dessus parce qu’il avait oublié la glace, en lui disant qu’il avait ruiné ta vie. Là, tu as une responsabilité, et tu dois réparer. Mais sinon, si c’est du genre : « Oh, cette Tammy, elle se prend pour je ne sais quoi… », c’est de l’information sur elle. D’accord, apparemment, tu as des parts très jugeantes — qui n’en a pas ? — et certaines m’envoient leurs projections.
T : J’adore, c’est génial.
D : Mais, si après avoir clarifié que « cette Tammy se prend pour… » est un truc qui appartient à l’autre, il y a quand même quelque chose qui, en toi, est blessé par ça, c’est alors une information à ton sujet. Là, tu as une part à laquelle tu peux venir dire : « Comment ça se fait que ça t’ait autant blessé ? Pourquoi ça pique autant ? Parle‑moi de ça. »
T : J’adore. Donc c’est une autre manière de repérer qu’on est dans une part, ou qu’une part a besoin d’attention : si quelque chose nous atteint et nous fait mal, c’est un signal qu’il y a une part qui a besoin qu’on se tourne vers elle et qu’on lui prête attention.
D : Exactement. Pour moi, tout ça revient à ceci : savoir que nous avons différentes parts, savoir que certaines portent de la douleur, que d’autres essaient de gérer cette douleur, et que nous, en tant qu’adultes, pouvons venir vers elles depuis notre meilleur Self — qui est tout simplement le Self — et leur dire : « Raconte‑moi ton histoire. » Nous voulons tous être entendus, n’est‑ce pas ?
Je travaillais un jour avec une collègue, assistante sociale, qui accompagnait des victimes de torture au Kosovo. J’avais énormément d’admiration pour son travail, que je ne pourrais pas faire moi‑même. Je lui ai demandé : « Comment tu fais ? Comment tu écoutes histoire après histoire de torture ? » Elle m’a répondu : « Derek, les gens veulent juste être entendus. Nous avons tous une histoire à raconter. » C’est pareil pour nos parts.
Elles veulent juste être entendues. Et si nous pouvons les écouter en interne — pas le thérapeute, pas le partenaire (qui n’est pas toujours disponible) —, mais nous les écouter de l’intérieur, alors il y a beaucoup plus de paix qui peut s’installer. C’est ça que j’aimerais que les gens retiennent. Si c’est trop difficile et que vous pouvez vous le permettre, et que vous y avez accès, allez voir un·e thérapeute, bien sûr. J’ai aussi beaucoup de ressources gratuites sur ma chaîne YouTube, sur mon site. Allez y jeter un coup d’œil, elles sont entièrement gratuites. Et Tammy, j’ai enfin terminé la série sur la parentalité, il y a donc un onglet « Parenting » sur mon site. Si vous êtes parent, regardez comment vos différentes parts influencent votre manière d’éduquer vos enfants. Parce que beaucoup de cette honte — ou des humiliations qu’on reçoit — devient une habitude, se transmet de génération en génération, et résulte de cette part en nous qui se sent « pas assez », d’une manière ou d’une autre, ou comme « trop sensible ». Nous portons cela, mais nous pouvons arrêter ce cycle. Nous pouvons stopper ce schéma, pour que nos enfants n’aient pas à prendre sur eux : « Je ne suis pas assez bien, donc je dois être parfait », ou toutes ces autres stratégies qui prennent un temps fou et nous empêchent d’être simplement les personnes incroyables que nous sommes dans le monde.
T : C’est super, Derek, merci. C’était magnifique. Est‑ce qu’il y a autre chose que tu voudrais que les gens retiennent ? J’allais juste dire que cette paix dont tu parles, c’est ce qui explique pourquoi nous sommes tous tellement passionnés par ce modèle. Nous l’avons expérimenté, nous savons ce que c’est, nous savons comment il transforme nos vies, et c’est pour ça qu’on devient ces ambassadeurs si passionnés. Merci de l’avoir dit.
D : Oui. Une fois qu’on entre vraiment dedans, c’est une autre façon d’être au monde. Et c’est une façon d’être plus facile, plus douce, plus gentille, moins envahie par le doute de soi, moins envahie par l’inquiétude, moins dans le besoin d’impressionner les autres. Tout ça peut tomber, et tu peux simplement être. Et plus que simplement être : Tammy, tu as des parts fabuleuses. Elles peuvent faire tout un tas de choses — comme créer des podcasts, par exemple, être une super maman, supporter un chiot à la maison. Tu as de super parts, et elles font leur job. Tout le monde a de super parts. Le moment où « tu es trop… » te tombe dessus et qu’une part le prend pour elle, c’est là qu’on commence à se rapetisser à nouveau : « Je ferais mieux de ne pas trop en faire, de ne pas trop parler, de ne pas être trop bruyante, ou au contraire de parler davantage parce que je suis trop silencieuse », etc. Une fois que tout ça est dégagé, on peut juste jouer. Et bien sûr, certains systèmes résonnent plus entre eux que d’autres. Ça ne veut pas dire que tu dois aimer tout le monde. Ce n’est pas un prérequis. Mais tu peux regarder les gens et te dire : « Ah, tu as ce genre de parts. D’accord. »
J’adore ça. Oui. C’est aussi très utile de savoir — même si on n’est pas censé pointer les parts des autres — mais c’est incroyablement aidant de savoir que son/sa partenaire a, lui/elle aussi, des parts. C’est incroyablement aidant de le savoir.
T : Oui, au lieu de penser que toute la personne est comme ça. Donc, si mon partenaire me crie dessus parce que j’ai oublié la glace, et que ça ne tombe pas trop lourdement sur moi, je peux me dire : « Ah, voilà cette part chez lui/elle. On y est de nouveau. Bon, la prochaine fois, je vais essayer de me souvenir de cette fichue glace. »
D : Ce qui va toucher tes propres parts, c’est plutôt des phrases du type : « Tu es tellement paresseux / désorganisé, tu es incapable de faire quoi que ce soit correctement. » Si ça tombe sur cette part‑là, alors là, tu as une co‑escalade. C’est là que les parts protectrices commencent à s’attaquer mutuellement. Parce que si « Tu as oublié la glace, tu as encore gâché la soirée » vient toucher ma part « Je ne suis pas assez bien », alors mes protecteurs vont se lever et répondre d’une manière ou d’une autre, et on se retrouve à s’affronter.
Essayons de remarquer ce qui se passe vraiment : ce n’est qu’une bande d’enfants là‑dedans. Des enfants qui ne se sentent pas bien, et une autre bande d’enfants qui essaient de les protéger. En réalité, ça n’a rien à voir avec la relation actuelle. Ça remonte à très loin. Une fois qu’on comprend ça, ne serait‑ce que pouvoir dire à son partenaire, le lendemain :
« Tu sais, cette part en colère qui t’a sauté dessus, je suis désolé·e de ne pas l’avoir stoppée. Je veux que tu saches qu’elle est liée à une part de moi qui a peur que si je ne fais pas tout parfaitement, ça veuille dire que je ne suis pas aimable. Je voulais que tu le saches. »
Wow. Rien que partager ça, c’est énorme. Et alors l’autre peut répondre depuis un endroit ouvert : « Je ne savais pas ça de toi. D’accord, je comprends mieux. »
T : Et donc, on peut te retrouver à IFS.ca…
D : Très bien placé, bravo !
T : Parfait.
D : Avec plaisir.
T : Merci d’avoir passé ce moment avec nous aujourd’hui.
Publié avec l’aimable autorisation de l’auteure.
Auteur/autrice
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Elle est psychothérapeute clinicienne diplômée et superviseure certifiée en IFS. Elle est titulaire d’un Master of Arts en thérapie conjugale et familiale de la New Orleans Baptist Theological Seminary.
En tant que thérapeute de soutien communautaire dans un centre de santé mentale, elle a travaillé avec des adultes présentant des troubles psychiques et y a développé un programme de groupe en Thérapie Comportementale Dialectique (DBT).
Tammy est l'auteure du livre The One Inside - 30 days to your authentic Self. la productrice et animatrice du podcast “The One Inside”. Elle y interviewe les figures majeures du modèle IFS dont Dick Schwartz, Frank Anderson, Martha Sweezy, Bob Falconer, etc.