Cette thèse de médecine menée en psychiatrie ambulatoire à l’hôpital Cochin à Paris explore l’expérience de cinq patientes accompagnées en IFS. Elle éclaire comment le dialogue avec les « parts » peut soutenir la connaissance de soi, la réconciliation intérieure et un apaisement émotionnel — tout en rappelant le caractère exploratoire et limité de cette étude qualitative.
Résumé : Dans cette thèse de médecine soutenue en 2019, Raphaël Eddine (aujourd’hui médecin psychiatre et docteur en neurosciences à Paris) étudie l’expérience de patients ayant bénéficié d’entretiens psychothérapeutiques inspirés du modèle IFS, dans une unité de psychiatrie ambulatoire de l’hôpital Cochin, à Paris. Son travail part d’un constat : l’IFS suscite un intérêt croissant, mais la recherche scientifique qui lui est consacrée reste alors limitée, particulièrement dans le champ de la psychiatrie et du point de vue des patients. Les quelques études quantitatives disponibles suggèrent des effets possibles sur l’anxiété, la dépression, le bien-être et certaines pathologies somatiques, mais les indications, le format des interventions et les mécanismes de changement demeurent insuffisamment définis. La thèse ne cherche donc pas à démontrer l’efficacité de l’IFS au sens statistique, mais à comprendre ce que vivent les personnes engagées dans un tel processus.
L’étude repose sur une démarche qualitative, plus précisément une « analyse phénoménologique interprétative » (IPA). Cette méthode ne vise pas la généralisation statistique ; elle s’attache à décrire finement l’expérience subjective des participants et à interpréter le sens qu’ils donnent eux-mêmes à ce qu’ils ont vécu. Cinq femmes, suivies en psychiatrie ambulatoire depuis au moins trois mois et ayant bénéficié d’au moins huit entretiens utilisant l’IFS, ont participé à des entretiens semi-dirigés enregistrés et retranscrits. Le chercheur, interne en psychiatrie formé au niveau 1 de l’IFS, assurait lui-même les suivis, sous supervision. Cette proximité avec le terrain permet une connaissance approfondie du processus, mais constitue aussi une limite méthodologique importante : thérapeute, chercheur et évaluateur de l’adhérence à l’approche ne sont qu’une seule et même personne.
Les entretiens IFS proposés dans le cadre de ces suivis suivaient, de manière souple, plusieurs étapes caractéristiques : identifier une ou plusieurs parties impliquées dans une difficulté, les explorer à travers les sensations corporelles, les images mentales ou les métaphores ; prendre suffisamment de distance avec elles ; développer une relation d’écoute et de compassion ; parfois revisiter les souvenirs auxquels elles sont liées ; et, lorsque cela est possible, permettre une forme de réparation imaginaire ou de « reparentage ». Le processus peut conduire à ce que la personne accueille une partie enfantine souffrante, reconnaisse une peur ancienne, se libère d’un « fardeau » émotionnel ou retrouve une relation plus souple avec un aspect d’elle-même jusque-là rejeté. À la fin de la séance, une attention est portée à la réintégration, afin que la personne reparte avec un sentiment d’unité suffisant.
Le premier axe d’expérience mis en évidence est celui d’un « dialogue intérieur imagé et profond ». Les participantes décrivent l’IFS comme une forme d’introspection inhabituelle, parfois surprenante, dans laquelle des sensations, des images, des personnages ou des métaphores apparaissent spontanément. Certaines parties prennent une forme visuelle ou corporelle précise et semblent porteuses d’un savoir auquel la personne n’avait pas accès par la seule réflexion rationnelle. Ce déplacement est central : au lieu de parler abstraitement de « soi », les participantes peuvent parler à une partie, l’observer, lui poser des questions et recevoir ses réponses. Cette manière de dialoguer donne une existence symbolique à des conflits jusque-là confus et permet de les aborder de façon moins accusatrice.
Le deuxième axe concerne un « travail bref mais intense de connaissance de soi ». Les participantes rapportent que certains entretiens ont eu un effet durable, parfois au-delà de la séance elle-même. Le langage des parties devient progressivement disponible dans la vie quotidienne : elles peuvent remarquer qu’une part anxieuse, critique ou protectrice est activée, plutôt que de s’identifier entièrement à elle. Cette autonomisation du travail intérieur est toutefois ambivalente. Elle peut être vécue comme féconde et émancipatrice, mais aussi comme envahissante, notamment lorsqu’elle ouvre rapidement sur des expériences émotionnelles profondes. La brièveté relative du suivi soulève également une question : des transformations importantes peuvent être amorcées en quelques mois, mais leur stabilisation et leur approfondissement pourraient demander un accompagnement plus long ou un relais thérapeutique adapté.
Le troisième axe, probablement le plus structurant, est formulé par l’auteur comme « clivage et réconciliation ». Les participantes évoquent des parties d’elles-mêmes mises à l’écart, désavouées ou tenues à distance : vulnérabilité, honte, peur, tristesse, besoin de dépendance, colère ou souvenirs liés à des expériences traumatiques. L’IFS rend possible une externalisation temporaire de ces aspects douloureux. Cette externalisation ne signifie pas qu’ils deviennent étrangers à la personne ; elle permet plutôt de les regarder sans être submergée, et de reconnaître qu’ils ont eu une fonction dans son histoire. Le travail thérapeutique conduit alors à une réconciliation avec des aspects jusque-là rejetés de soi. Plusieurs métaphores rapportées dans la thèse — « dorloter une loque », « libérer la femme du puits », « recoller les hémisphères », « rendre un poids aux parents » — illustrent cette transformation d’une relation intérieure marquée par la division vers une relation plus protectrice et intégrative.
L’auteur relie ce processus à la diminution de l’« évitement expérientiel ». Les participantes ne sont plus seulement invitées à contrôler ou à contourner leurs émotions douloureuses ; elles peuvent progressivement les approcher, les ressentir et leur attribuer un sens. Cette réexpérience ne s’effectue pas seule : elle est médiatisée par le cadre relationnel, les images, le dialogue avec les parties et la présence du thérapeute. L’IFS permet ainsi d’aborder des affects associés au traumatisme sans les réduire à des symptômes isolés. Il ouvre un espace où la peur, la douleur ou la honte peuvent être reconnues comme liées à une histoire et à des mécanismes de protection, plutôt que comme les preuves d’une défaillance personnelle.
Le quatrième axe porte sur la « relation thérapeutique », située entre confiance et désir d’autonomie. Les participantes décrivent le thérapeute comme un guide bienveillant vers leur intériorité : il aide à ralentir, à prêter attention aux sensations, à formuler des questions et à maintenir une attitude non jugeante envers les parties. Mais cette place de guide peut créer une tension. D’un côté, le cadre sécurisant et l’engagement du thérapeute facilitent le processus ; de l’autre, certaines participantes expriment le souhait de pouvoir poursuivre elles-mêmes ce travail sans dépendre du thérapeute. Cette tension n’est pas considérée comme un échec : elle reflète l’un des enjeux de toute psychothérapie, à savoir rendre la personne progressivement capable de s’approprier les ressources relationnelles et réflexives mobilisées dans le soin.
Le cinquième axe est celui d’un « apaisement émotionnel et relationnel ». Les participantes rapportent une diminution de certains affects pénibles, une meilleure capacité à prendre du recul et un rapport moins conflictuel à elles-mêmes. Elles décrivent aussi, pour certaines, une plus grande ouverture aux autres : une fois certaines parties reconnues et moins menaçantes, il devient plus facile de communiquer, de poser des limites, de demander de l’aide ou de tolérer la proximité relationnelle. L’auteur ne présente pas ces résultats comme la preuve d’une efficacité universelle de l’IFS. Il les décrit plutôt comme le vécu rapporté par un petit groupe de patientes dans un contexte thérapeutique particulier. L’amélioration perçue peut relever de multiples facteurs : relation de confiance, attention portée à l’expérience, temporalité du suivi, effets non spécifiques de la psychothérapie, cadre institutionnel ou outils proprement IFS.
Dans sa discussion, Raphaël Eddine rapproche l’IFS de plusieurs traditions psychothérapeutiques. L’approche peut être comprise comme un « langage de la multiplicité », proche de certaines conceptions psychodynamiques du conflit interne, de la dissociation, du clivage et des objets internalisés. Elle partage aussi avec les thérapies systémiques l’attention aux relations, ici transposée dans l’espace intrapsychique : les parties sont envisagées comme les membres d’une « famille intérieure ». L’auteur rapproche encore le processus d’une forme de psychodrame intérieur, dans lequel les images, les dialogues et les déplacements de position permettent une réorganisation affective. Le Self n’est pas traité comme une réalité objectivement démontrée, mais comme un état ou une position expérientielle qui facilite une relation moins défensive aux différentes dimensions de soi.
La thèse insiste néanmoins sur ses limites. L’échantillon est très réduit, exclusivement féminin et constitué de participantes ayant accepté un suivi IFS puis un entretien de recherche ; leurs expériences ne peuvent donc être généralisées à l’ensemble des patients en psychiatrie. Les indications n’étaient pas standardisées, le format thérapeutique variait selon les situations, et les séances mêlaient suivi psychiatrique, gestion des soins et travail psychothérapeutique. Surtout, le fait que le chercheur soit aussi le thérapeute expose à des biais : les participantes peuvent avoir souhaité préserver la relation ou valoriser le travail accompli, tandis que les attentes et convictions du chercheur peuvent avoir influencé l’interprétation. L’auteur reconnaît explicitement son intérêt personnel pour l’IFS et retrace son propre cheminement, depuis un enthousiasme initial jusqu’à une position plus ouverte, plus réflexive et moins exclusive.
L’apport principal de cette thèse est donc moins de valider scientifiquement l’IFS que de donner accès au vécu de personnes ayant expérimenté ce type de travail. Elle montre que l’approche peut offrir un cadre symbolique et relationnel permettant d’explorer les conflits internes avec moins de honte et davantage de curiosité. Elle suggère aussi que l’IFS peut aider certaines personnes à transformer une expérience de « clivage intérieure » en possibilité de dialogue, de reconnaissance et de réconciliation. Mais elle invite simultanément à la prudence : ces résultats exploratoires appellent des études plus larges, menées par des équipes indépendantes, avec des suivis plus longs, des populations diversifiées et une articulation plus précise entre processus thérapeutiques, indications cliniques et effets observés.
Source : Portail HAL dumas.

