RÉSUMÉ
En IFS, le contournement spirituel peut facilement se déguiser en « Self », alors qu’il s’agit en réalité de parts qui utilisent un langage spirituel pour éviter la douleur et le conflit. Par exemple, plutôt que d’entrer en relation avec les parts blessées et en colère, ces parts protectrices poussent la personne à rester « au‑dessus de tout », à pardonner trop vite, à se montrer infiniment compréhensive ou « zen » au point de ne plus poser de limites ni réclamer justice. Dans une perspective IFS, travailler le contournement spirituel consiste à reconnaître que ce n’est pas le Self qui accepte tout et ne réagit jamais, mais des protecteurs terrorisés par le conflit : ils ont besoin d’être vus, entendus et rassurés, pour que la compassion du Self — à la fois tendre et courageuse — nous rende capable de faire face aux émotions et aux réalités relationnelles et politiques, sans les enjoliver ni les fuir.
Plus largement, la Dr Lissa Rankin explore une spiritualité débarrassée de tout « contournement spirituel », concept popularisé par John Welwood, PhD. Elle revient sur son propre parcours : d’une spiritualité longtemps vécue comme un refuge — un moyen d’éviter les conflits et de se réfugier dans un amour inconditionnel — jusqu’à une compréhension plus nuancée et plus incarnée. Elle y défend une compassion farouche, la capacité à accueillir un hasard parfois dénué de sens, et la reconnaissance du caractère profondément politique de toute spiritualité.
Dans l’article tiré du livre Love Bigger : Une exploration de la spiritualité sans contournement spirituel, Comment définissez-vous une personne « spirituelle » ?, j’ai partagé les réponses issues d’une consultation participative que ma communauté Facebook m’a transmises, ainsi qu’une histoire sur un couple dont les membres se jugeaient mutuellement comme étant les moins spirituels.
Mais qu’en est-il de moi, m’ont demandé certains d’entre vous ? Comment est-ce que je définis une personne « spirituelle » ? Qu’est-ce que la spiritualité sans contournement spirituel pour moi ?
Je pensais autrefois qu’une personne spirituelle était quelqu’un qui assumait la responsabilité de toutes les mauvaises choses qui lui arrivaient, qui « sortait de son rôle de victime », qui méditait sur la paix mondiale au lieu de participer à des manifestations « polarisantes » et colériques, qui se concentrait sur l’Unité plutôt que sur la division, qui ne portait pas de jugement et qui acceptait les autres. Je pensais qu’une personne spirituelle faisait preuve d’un calme et d’une sérénité détachés face à la perte, aux désaccords ou aux conflits, qu’elle pratiquait l’amour inconditionnel – aimer véritablement sans aucune condition. J’idolâtrais un gourou qui, le lendemain du décès de son père, était assis sur scène sans verser une seule larme. Je pensais que cela le rendait fort. Je rêvais d’être aussi zen. Comme ce serait cool si j’étais aussi imperturbable, si rien ne m’atteignait et ne réveillait mon ego, si je pouvais être un pur Esprit, peu importe ce que quelqu’un d’autre me ferait et peu importe la perte ou l’injustice qui pourrait m’arriver un jour.
Je pensais qu’une personne spirituelle était quelqu’un qui pratiquait la non-violence en toutes circonstances, même si cela signifiait ne pas se protéger en cas de légitime défense ou ne pas protester quand quelqu’un commettait des abus. J’ai étudié Gandhi et Martin Luther King, Jr. et j’ai utilisé à tort leurs enseignements pour justifier de ne pas appeler la police quand j’ai été victime d’une agression criminelle. Je pensais qu’il était spirituel de laisser quelqu’un me frapper et de simplement rester là, à l’aimer, de laisser quelqu’un m’agresser puis peut-être de vivre une ouverture du cœur en ne me défendant pas, afin de vivre une expérience contradictoire qui pourrait aider quelqu’un s’attendant à ce que je m’engage dans une violence réciproque à connaître un changement de cœur. Je pensais que les militants pour la justice sociale devraient méditer davantage et je ne comprenais pas pourquoi ils brandissaient des pancartes de manifestation sur lesquelles on pouvait lire des slogans tels que « Pas de justice, pas de paix ». Pourquoi ne voudraient-ils pas la paix ?
En d’autres termes, je spiritualisais mon évitement du conflit, qui était une part protectrice m’empêchant de me sentir submergé par les émotions de parts si terrifiées par le conflit que j’aurais fait n’importe quoi pour éviter de confronter quelqu’un et d’exiger justice, même si cela n’avait aucun sens rationnel de le faire. Mon éducation chrétienne renforçait cette idée de ce qu’est une personne spirituelle. Après tout, la Bible dissuade l’autodéfense, enseignant que si quelqu’un vous gifle sur une joue, vous êtes censé « tendre l’autre joue ». Elle condamne le fait de tenir les auteurs d’abus responsables en enjoignant les croyants à pardonner septante fois sept fois, sans aucune réserve quant à savoir si l’auteur des faits éprouve du remords ou continue de perpétrer ces abus. La Bible contient aussi plusieurs versets prônant un amour sans conditions, un amour des autres plus grand que l’amour de soi, sans jamais reconnaître que le fait de laisser quelqu’un dormir dans son lit ou vivre chez soi devrait absolument être conditionné à la question de savoir si cette personne peut être approchée aussi intimement sans danger.
Puis j’ai commencé une thérapie et j’ai réalisé que ce que je prenais pour une pratique spirituelle était en réalité de l’évitement du conflit déguisé en sainteté, une gentillesse factice de séduction obséquieuse masquant une terreur primitive de la confrontation ou de décevoir autrui. J’étais l’enfant-modèle de ce que le psychologue bouddhiste John Welwood, PhD, a nommé le « spiritual bypassing » (contournement spirituel).
Il y a toujours une dimension spirituelle profondément ancrée dans mon être et ma pratique, mais aujourd’hui, ma conception de ce que signifie être une personne spirituelle a radicalement changé. Qu’est-ce que j’entends par là ? À quoi ressemblerait donc une personne spirituelle qui ne pratique pas ce contournement ? Quelles sont mes réflexions et mes idées sur la spiritualité aujourd’hui, après une décennie de thérapie du traumatisme ? Prenez cela avec des pincettes, mais laissez-moi oser exprimer à quel point ma vision de ces choses a changé…
Je pense que chacun d’entre nous doit répondre à la question « Qu’est-ce que la spiritualité sans contournement spirituel ? » à sa manière, donc tout ce que je peux faire, c’est parler en mon nom. Mais voici ce en quoi je crois aujourd’hui.
Je suis une mystique, une animiste, une praticienne et enseignante du Système Familial Intérieur (IFS), et une amoureuse dévouée du Mystère. Je crois en l’étincelle divine présente en toute matière, que vous appeliez cette étincelle Dieu, Déesse, énergie, Univers, Père Noël ou autre. La spiritualité qui me touche le plus est celle à laquelle croient la plupart des peuples autochtones que j’ai rencontrés : un animisme ancré dans la nature qui reconnaît que toute matière possède une conscience et mérite respect, dévotion, compassion et bienveillance.
Mon « Dieu » le plus cher vit en moi et me relie à cette étincelle présente en tous les êtres. Je l’appelle ma « Petite Lumière Intérieure », l’IFS l’appelle le « Self », et chaque religion mystique, psychothérapie et philosophie a son propre nom pour désigner cette divinité imminente, incontestable et universelle. En IFS, le Self se distingue par ses qualités, les 8 C du Self : Curiosité, Compassion, Clarté, Connexion, Créativité, Courage, Confiance et Calme. Il est important de souligner que la compassion et le courage vont de pair dans ce cadre. La compassion n’est pas cette tolérance névrotique, molle, cette justification faible pour éviter la confrontation quand elle est nécessaire. Elle est à la fois douce et bienveillante, mais aussi ardente, féroce et courageuse quand cela s’impose.
La compassion féroce se manifeste dans mon élan à prendre position fermement lorsque mon intégrité l’exige, comme dans mon engagement pour la justice sociale et la lutte contre le racisme. Je peux aussi me montrer férocement compatissante dans mes relations personnelles lorsque quelqu’un viole mes limites et se montre abusif, ou lorsque je ne suis pas suffisamment compatissante envers mes propres parts ou envers des parts de quelqu’un que j’aime et qui pourraient être en train de déraper. Si je ne me défends pas moi-même, ni ceux qui sont vulnérables, si je fais preuve de servilité et d’accommodement alors que la confrontation serait protectrice pour moi-même ou pour quelqu’un qui a du mal à se protéger, je ne fais pas preuve de compassion ; je fais de l’évitement du conflit.
Je ne peux pas prouver que cela soit vrai, si ce n’est à travers des anecdotes personnelles et les récits que d’autres me confient (ce qui est totalement non scientifique !) Mais je crois qu’il existe une sorte de conducteur universel qui opère à travers ma Petite Lumière Intérieure pour me guider vers une forme de Volonté Divine, une sorte d’intelligence organisatrice qui n’est pas entièrement aléatoire. Mais je ne crois pas non plus en un destin figé ni en un Dieu extérieur à moi qui choisirait ce qui m’arrive ou me punirait si j’exerce mon libre arbitre et que je m’écarte de la voie prévue.
Aussi effrayant que cela soit pour moi, je crois véritablement en un hasard dénué de sens. Je pense que certaines personnes ne sont que des témoins qui se retrouvent pris entre deux feux de la violence humaine, des catastrophes naturelles, ou de la sociopathie incontrôlée de quelqu’un d’autre. Je ne sais pas quels dénouements terribles sont aléatoires et lesquels ont une forme de sens, mais je ne prétends pas le savoir.
Je ne crois plus au karma tel qu’il est communément compris (comme une sorte de punition pour un péché ou une faute). Mais je crois aux conséquences naturelles, et lorsque nous nous éloignons de ce qui est aimant (envers nos propres parties et envers les autres êtres), les choses peuvent se dérégler. C’est pourquoi la spiritualité doit aussi être politique. Je considère la crise climatique, le patriarcat, le racisme systémique, l’homophobie, et toute violation des droits humains comme des enjeux spirituels et moraux. Je crois que les personnes qui se considèrent spirituelles ne doivent pas fermer les yeux sur ce genre d’injustices oppressives. Spiritualiser l’évitement du conflit pour justifier de ne pas s’impliquer politiquement n’est qu’une autre forme d’évitement du conflit, une forme enracinée dans le privilège, une façon de se ranger du côté de l’oppresseur en échouant à se ranger du côté de l’opprimé – puis de se justifier en se disant que c’est acceptable. Je ne pense plus que ce soit spirituel ; je pense que c’est une réponse traumatique.
Je ne sais pas pourquoi de mauvaises choses arrivent à des personnes bonnes et innocentes, mais je ne vais certainement pas prétendre le savoir. Je ne crois plus que votre âme ait choisi vos traumatismes, ni que tout arrive pour une raison, ni que vos expériences de vie douloureuses vous arrivent POUR vous plutôt qu’À vous. Je crois que nous pouvons exercer notre spiritualité dans la façon dont nous faisons face aux événements traumatiques, dans la façon dont nous choisissons de leur donner un sens, et dans la façon dont nous nous traitons nous-mêmes et traitons les autres en conséquence. Mais je ne crois pas que nous ayons « manifesté » nos traumatismes ou que nous les ayons causés par un karma passé, à cause de pensées négatives ou de méfaits commis dans des vies antérieures. Je suis bien plus disposée à faire confiance à quelqu’un qui dit « Je n’ai aucune idée de pourquoi la souffrance existe » qu’à quiconque prétend détenir une réponse toute faite.
Je crois que la guidance spirituelle existe bel et bien et que nous pouvons lui faire confiance. Je crois qu’il provient de ce que j’appelle nos quatre « Intelligences de Santé Globale » — non seulement l’intelligence mentale, mais aussi l’intelligence intuitive, l’intelligence émotionnelle et l’intelligence somatique. Certaines personnes peuvent percevoir cette guidance comme venant de guides spirituels, d’esprits animaux, d’êtres angéliques, ou d’autres forces « extérieures ». Mais pour moi, à ce stade de mon cheminement, il provient de mon propre Self (cœur, corps, esprit, émotions et sagesse), ce Self me reliant au Grand Self de tous les êtres incarnés, à la Terre et au cosmos.
Lorsque je m’accorde à ces intelligences et à la guidance de mon Self, que je leur fais confiance et que j’ai le courage de les suivre, je ressens ce qu’on pourrait appeler « être dans le flux », ou le Tao, ou peu importe le nom que l’on donne à cet état de synchronicité se déployant de manière fortuite, et qui peut sembler magique. Je comprends aussi qu’une partie de ce que j’appelle aisance ou flux peut être le résultat de mes nombreux privilèges, c’est pourquoi je remets vraiment tout cela en question. Je ne pense certainement pas que, lorsque je suis dans le flux, je suis meilleure que quelqu’un qui ne l’est pas, ni que lorsque je ne suis pas dans le flux, j’ai fait quelque chose de terriblement mal.
L’IFS est devenu la chose qui se rapproche le plus d’une religion que je suive, en laquelle je fasse confiance et que je pratique, et cela m’a servi d’antidote au contournement spirituel. Et oui, il a été créé par un homme blanc, ce qui signifie qu’il pourrait comporter des biais inhérents que je ne peux pas voir en raison de ma blanchité et de mon conditionnement patriarcal. Des détracteurs de l’IFS ont souligné que, le processus de déchargement des fardeaux étant si proche des processus chamaniques de récupération de l’âme, cette approche pourrait être coupable d’appropriation culturelle. Je comprends leur point de vue et je ne me considère pas comme une évangéliste de l’IFS.
Lorsque j’ai demandé au fondateur de l’IFS, Richard Schwartz, de répondre à cette accusation, il a dit : « J’avais développé l’IFS et je travaillais avec un petit groupe depuis plusieurs années lorsque Michi Rose nous a rejoints et a souligné la similitude avec le travail chamanique de récupération de l’âme qu’elle étudiait. J’ai examiné ce travail et j’ai reconnu qu’il existait des similitudes – nous entrons dans un monde intérieur similaire – mais aussi de nombreuses différences importantes. À cette époque, j’utilisais la lumière pour décharger les parties, mais je constatais que certaines n’aimaient pas la lumière. Michi a suggéré que nous élargissions l’offre pour inclure les autres éléments, ce qui est à l’origine du menu des éléments comme moyens de déchargement. C’est le seul aspect du chamanisme qui pourrait être considéré comme emprunté ou approprié. »
Je n’ai encore trouvé aucun système spirituel existant qui ne comporte pas de biais potentiels et ses zones à problèmes. Mais l’IFS reste ce qui s’approche le plus, à mes yeux, d’une explication de la vérité de mes expériences spirituelles et mystiques authentiques.
Ma spiritualité personnelle s’articule principalement autour de la façon d’être une citoyenne aimante de la planète Terre et un parent aimant et une leader mature pour mes enfants intérieurs, ce qui nécessite assurément une confrontation saine de temps à autre. La nature est mon église, donc l’activisme environnemental doit faire partie de ma vie spirituelle. Les habitants de la Terre sont ma congrégation, donc la justice sociale doit faire partie de ma spiritualité. Aucun de nous n’est libre tant que nous ne sommes pas tous libres. Toutes les espèces vivantes et toutes les formes de matière méritent notre vénération et notre dévotion.
Je ne soutiens aucune religion centrée sur l’humain, car il y a une étincelle de Dieu en toute chose, pas seulement chez les humains. Il suffit d’étudier la suite de Fibonacci dans la nature pour réaliser à quel point le paradis dans lequel nous vivons est un miracle. Les offrandes à la Terre font partie de ma pratique spirituelle, tout comme marcher dans la nature plusieurs fois par jour et entrer en intimité avec mes « parties » via l’IFS chaque matin, et parfois plusieurs autres fois dans la journée, en plus de mes séances de thérapie hebdomadaires et de mon travail quotidien sur mes parties avec ma partenaire de travail, Emma.
La science fait aussi partie de ma spiritualité, et la médecine moderne peut être un miracle — bien que nous devions actualiser le modèle de la médecine fondée sur les preuves pour résoudre les fausses hypothèses sur lesquelles ce modèle repose. Nous devons aussi résister à la tentation de faire de la science un dogme religieux qui ne pourrait être corrigé lorsque nous découvrons qu’elle comporte des failles et qu’elle est imparfaite.
Je ne crois pas au dogme et je ne fais confiance à personne, dans le monde de la spiritualité ou de la science, qui y croit. La science peut être tout autant une religion dogmatique que peut l’être le fondamentalisme ! Les personnes aux croyances dogmatiques pensent détenir des certitudes, elles ne sont ni ouvertes, ni curieuses, ni humbles ; elles ne sont pas disposées à être remises en question ni à admettre leurs erreurs, et c’est ce qui les rend dangereuses. Mes croyances changent constamment, ce qui me rend humble, car je pense sans cesse avoir atteint la limite du nombre d’erreurs de pensée qu’une personne peut commettre au cours d’une vie, puis je me surpasse – encore. J’ai envisagé l’idée de ne croire en rien, et cela ne me convient pas non plus. Les croyances sont donc comme des vagues dans l’océan pour moi, quelque chose que mon esprit aime suivre en se laissant porter, mais aussi changeantes que les marées.
Je crois au Mystère, et si le Mystère pouvait être démystifié par la science (afin, bien sûr, que nous puissions contrôler ce Mystère), je ne suis pas sûre qu’Il souhaiterait le laisser faire. Ce qui me fait un peu sourire, car mes parties scientifiques curieuses tiennent absolument à comprendre les mystères de choses comme les guérisons spontanées et les remèdes miracles. Pourtant, une décennie d’études, d’expérience directe et de recherche a échoué à démystifier ce mystère. Ce qui est plutôt intéressant. Je pense que le Mystère a le sens de l’humour et aime jouer à cache-cache.
Je suis réticente à prétendre « savoir » quoi que ce soit, c’est pourquoi j’appelle cela des croyances et non des vérités, mais si je sais une chose, c’est que lorsque notre cœur prend les devants et que nous avons le courage de le suivre (ou notre Petite Lumière Intérieure », ou notre « centre », ou notre « Self »), notre spiritualité devient naturelle et ne requert plus de croyance, laquelle est de l’ordre du cognitif (s’attacher à des croyances signifie que nous sommes dans notre tête, pas dans notre cœur). Lorsque nous sommes dans notre cœur, l’action compatissante et le fait d’être une présence bienveillante dans le monde deviennent la seule chose qui ait encore du sens. Parfois, l’action compatissante prend des allures passionnées et féroces, mais si elle vient du cœur, c’est l’amour féroce de la Maman Ours qui défend les plus vulnérables. Toute science, médecine ou spiritualité qui ne protège pas les plus vulnérables doit être jetée sans ménagement à la poubelle.
Je crois également que la spiritualité est une expérience incarnée, quelque chose qui nous connecte à la divinité de la force vitale dans le corps, et non quelque chose qui nous encourage à quitter le corps. Toute spiritualité saine devrait donc nous aider à rester dans le corps, à guérir les parties qui veulent en sortir ou qui ne parviennent pas à supporter la douleur émotionnelle ou physique de rester dans le corps, et à soutenir la guérison et l’intégration des parties qui ont vécu un traumatisme si précoce que l’âme ne s’est jamais réellement pleinement incarnée dans le corps. Bien qu’il puisse être temporairement extatique de quitter le corps et de voyager dans des régions éthérées, ma spiritualité me demande d’être ici, sur Terre, dans mon corps, engagée politiquement et socialement, active avec les autres, et d’être une bonne gardienne de cette opportunité d’être humaine à ce moment de l’histoire.
Ma professeure spirituelle, Rachel Naomi Remen, docteure en médecine, dont le grand-père était un rabbin kabbaliste, a écrit un livre pour enfants racontant une histoire de la Kabbale dont le message fait partie de ma spiritualité. Dans l’introduction, elle écrit : « Au commencement, il n’y avait que les ténèbres, puis un grand rayon de lumière a mis fin aux ténèbres, et le monde naquit, le monde des mille et mille choses. Il était rempli de lumière. Puis quelque chose d’inattendu se produisit, et la lumière du monde se brisa en millions d’éclats de lumière. Ces éclats tombèrent partout. Ils tombèrent en chacun et en chaque chose. C’est pour cela que tu es né, que je suis née et que chacun est né — pour trouver la lumière et changer le monde.»
Pour l’anniversaire du monde
Par Rachel Naomi Remen, MD
L’extrait suivant est tiré de la note de l’auteur du livre pour enfants « L’anniversaire du monde » (The Birthday of the World).
À ce moment de l’histoire, il serait facile de se laisser submerger par le désespoir et aveugler par le jugement, si paralysé par la peur que l’on se sente impuissant à changer les choses. Mais chacun de nous est suffisant, tel qu’il est, pour faire une différence. Vous êtes suffisant, tel que vous êtes, pour guérir le monde. L’Anniversaire du Monde parle de guérir le monde un cœur à la fois. Il s’agit de voir avec son cœur. Si vous voyez avec votre cœur, vous pouvez guérir le monde.Comment voit-on avec son cœur ? Voir avec le cœur n’est pas quelque chose qu’on nous enseigne. C’est une capacité avec laquelle nous naissons. C’est quelque chose que l’on se rappelle. Mais parfois, nous oublions comment voir avec notre cœur à mesure que nous vieillissons.
Comme vos yeux, votre cœur est un organe de vision, une façon de voir. Quand vous regardez chaque personne et chaque chose avec votre cœur, vous voyez des choses que vous ne verriez pas si vous regardiez uniquement avec vos yeux. C’est comme la différence entre voir les choses en noir et blanc et les voir en couleur. Quand vous vous en souvenez et commencez à voir de nouveau avec votre cœur, le monde se remplit de couleur. Vous voyez la lumière qui est cachée en chaque personne et en chaque chose.
Quand vous voyez avec votre cœur, vous remarquez des choses que vous n’aviez jamais remarquées auparavant. Vous pouvez voir sous la surface des choses, sous leur apparence, et découvrir des choses extraordinaires chez des gens ordinaires. Quand vous voyez avec votre cœur, vous voyez ce qui est caché ; vous voyez les commencements des choses : les graines qui deviendront un jour une forêt majestueuse.
Quand vous voyez un gland avec votre cœur, vous savez que vous ne tenez pas dans la main une petite chose de bois, mais un grand arbre. Voir avec le cœur, c’est voir l’avenir. Je vois la lumière en vous, chère lectrice, cher lecteur. Vous êtes suffisant, tel que vous êtes, pour guérir le monde.
Comme mon enseignante, je crois que nous avons tous des dons, et que c’est notre tâche – et celle de nos communautés – de trouver ces dons, de les développer, puis de les offrir. Offrir nos dons fait partie de notre finalité spirituelle sur cette planète, à cette époque. Les dons de chacun comptent, et aucun don n’a plus ou moins d’importance que celui d’un autre. Partager nos dons nous permet de mourir épuisés, volontairement, avec la plénitude de savoir que notre être était suffisant et que notre action a suffisamment compté pour mériter la dignité et se sentir accompli d’avoir vécu le but de notre vie.
Je ne sais pas ce qui se passe après la mort, bien que j’aie été au chevet de suffisamment de patients mourants et que j’aie été témoin de suffisamment de décès, tant dans ma vie personnelle qu’en tant que médecin, pour croire que notre être ne prend pas fin lorsque nos incarnations dans un corps s’achève. Ce qui se passe après cela est un Mystère, et comme je l’ai dit auparavant, je ne suis pas sûre que le Mystère souhaite se révéler avant que nous n’arrivions à ce point.
Je défends la paix. Point final. La paix est au cœur de ma spiritualité. La non-violence, la non-déshumanisation et la justice sociale sont les racines sur lesquelles s’élève mon désir d’étendre ma compassion à tous les êtres. ET mon désir de paix et de justice sociale ne m’empêchera pas de prendre une position ferme, de nommer ce qui est moralement répréhensible, d’ériger une limite ferme contre la haine afin de protéger les personnes marginalisées et vulnérables, et de refuser, de façon non violente, de simplement détourner le regard et de participer à la tolérance envers ceux qui ne défendent pas les droits humains pour tous les êtres. Le silence est une violence, lorsqu’on jouit de certains privilèges, comme celui d’être blanc. Je comprends désormais et je suis d’accord avec les militants qui disent « Pas de justice, pas de paix ».
Dans le cadre de ma spiritualité, je m’engage à accomplir mon travail et à fournir l’effort émotionnel et physique nécessaire pour être, autant que possible, une alliée blanche qui pratique activement l’antiracisme et souhaite être attentive au cœur, au corps, à l’âme et aux moyens de subsistance des personnes noires, autochtones et de couleur (BIPOC). Cela dit, je ne déshumaniserai pas non plus les personnes blanches, même celles qui se comportent mal en raison de leurs propres symptômes traumatiques. Notre spiritualité doit être suffisamment vaste et suffisamment éclairée par la connaissance des traumatismes pour élargir nos cœurs au point de contenir, dans la globalité de l’humanité, le potentiel de guérison – pour tous, sans exclusion. Oui, nous avons besoin de limites claires, de protéger les personnes vulnérables face à celles qui ont des parts narcissiques et sociopathes, et nous devons tenir les auteurs responsables, idéalement par la justice réparatrice plutôt que par la justice pénale. Il est normal d’avoir des ressentisenvers les personnes qui font des choses qui nous déplaisent. Mais à moins que nous puissions résister à la tentation de faire de quelqu’un un monstre et de le déshumaniser, nous ne pouvons pas qualifier ce que nous faisons de « spirituel ».
Alors, en quoi d’autre pouvons-nous avoir confiance dans le domaine de la spiritualité ? Existe-t-il des principes directeurs que nous pourrions prendre en considération lorsque nous questionnons tout endoctrinement auquel nous avons pu être soumis, que nous explorons notre intériorité, et que nous imaginons une spiritualité plus profonde, plus riche, plus informée par les traumatismes, plus intime et plus incarnée ? Qu’est-ce qui émerge pour remplacer les anciennes croyances et pratiques qui peuvent aider certaines personnes, à certains moments, mais qui ne sont peut-être pas universellement vraies ou utiles en tout temps pour tout le monde ? Quel genre de spiritualité pourrait sembler juste pour tout un chacun, y compris les personnes Noires, Autochtones et de couleur, les personnes LGBTQIA+, les personnes en situation de handicap, et les autres qui se sont senties opprimées par de nombreuses croyances religieuses ou New Age ayant été utilisées pour les faire taire, les juger inférieures, les blâmer pour leur malheur, ou justifier d’une autre manière de ne pas agir en faveur de la justice sociale ?
Plus important encore, quelle est VOTRE croyance et votre opinion sur ce que signifie pour VOUS une spiritualité qui ne contourne pas la réalité ? J’aimerais beaucoup connaître votre avis.