Faire face à la crise climatique
ou comment trouver de l’espoir et agir sur une planète en mutation
Podcast paru pour la première fois dans Facing the Moment — épisode 10, sur PARTS & SELF, en décembre 2025, sous le titre : Mitigating the Climate Crisis. Une interview de la philosophe et psychothérapeute Natalie Thomas par Toufic Hakim.
Audio transcrit et traduit par Nathalie Vandebeulque & Jean-Rémi Deléage
Dans cet épisode de « Facing the Moment », l’animateur Toufic Hakim s’entretient avec Natalie Thomas, titulaire d’un doctorat, dans une exploration sans détours de la crise climatique. Philosophe, psychothérapeute IFS et spécialiste de l’éthique environnementale, Natalie décortique les fondements scientifiques du réchauffement climatique, les racines psychologiques du déni climatique et les valeurs communes souvent dissimulées sous une rhétorique clivante. La conversation évite les débats politiques polarisés et examine directement l’impact de la crise climatique sur les écosystèmes, les communautés humaines et la santé mentale.
Toufic : Bienvenue dans « Facing the Moment », présenté par la Foundation for Self Leadership. Dans ces épisodes, nous aborderons diverses crises et nous nous concentrerons sur la manière de les surmonter avec beaucoup de courage et un peu d’espoir. En discutant ensemble d’observations pertinentes, nous identifierons des actions significatives qui généreront des perspectives précieuses.
Je souhaite la bienvenue à nos auditeurs pour cet épisode. Aujourd’hui, et peut-être chaque jour, nous allons nous intéresser à la crise climatique. Et je tiens à préciser d’emblée qu’il s’agit d’une crise grave. Elle est grave au regard de faits scientifiques accablants et aux yeux de la plupart des gens – pas de tout le monde, ni de l’actuel gouvernement américain et de ses alliés. Nous veillerons à aborder cette polarisation des opinions et à voir comment y faire face. Plus important encore, peut-être, face à des phénomènes météorologiques qui ne cessent de s’aggraver, nous nous attacherons à explorer ce que signifie réellement le climat actuel, comment il nous affecte émotionnellement, physiquement et socialement en tant qu’individus, familles et communautés.
Nous examinerons ce qui peut être fait pour y faire face, voire pour l’atténuer, et ce que nous pouvons raisonnablement entreprendre à cet égard, aussi modestes que puissent être nos actions individuelles ou collectives. Et si nous croyons à l’effet multiplicateur et cumulatif, chaque contribution individuelle compte. Pour m’aider à planter le décor et à partager des réflexions avec nos auditeurs, j’ai le privilège d’accueillir aujourd’hui Natalie Thomas, titulaire d’un doctorat.
Natalie, bienvenue.
Nathalie : Merci beaucoup de m’accueillir.
Toufic : C’est avec plaisir. Natalie est professeure de philosophie à l’Université de Wealth, en Ontario, et spécialiste de l’éthique environnementale. Elle est également psychothérapeute et exerce en cabinet privé, où elle se consacre à la thérapie axée sur les traumatismes et la prise en compte du changement climatique. Elle a suivi une formation dans de nombreuses approches, notamment la thérapie IFS, et a contribué à plusieurs reprises à des formations IFS en tant qu’assistante de formation. Tu as été très occupée, Natalie. Natalie Thomas a organisé et animé de nombreux « cafés climatiques », est membre active de la Climate Psychology Alliance et siège à son comité exécutif. Elle a aussi rédigé des articles dans les magazines Foundations et Parts and Self, et a déjà eu un entretien très captivant avec notre rédacteur en chef. Elle adore le plein air et a intégré des éléments de la nature dans son travail. Je suis très heureuse de t’accueillir à mes côtés, Natalie.
Que souhaiteriez-vous ajouter à votre sujet qui pourrait être pertinent pour notre conversation d’aujourd’hui ?
Nathalie : Oh là là, je vous remercie pour cette belle introduction au sujet. Et peut-être un autre domaine dans lequel j’ai beaucoup travaillé : en relisant mes documents pour aujourd’hui, je me suis rendu compte que j’ai également beaucoup œuvré dans le domaine de l’éthique animale. Je suis donc membre de l’Oxford Center for Animal Ethics. Et cela me semble vraiment d’actualité, compte tenu de la disparition d’espèces liée au changement climatique. Je pense donc que c’est peut-être un autre aspect à aborder. L’un des articles que j’ai écrits pour Parts and Self portait justement sur notre relation avec les animaux. Il me semble donc important d’ajouter cela également.
Toufic : Oui. Magnifique. On oublie souvent les autres êtres qui partagent la planète avec nous, et l’impact que nos décisions ou nos comportements peuvent avoir sur eux.
La crise climatique expliquée
Toufic : Pour commencer, Natalie, comment décrirais-tu avec tes propres mots la crise climatique, terme que je préfère utiliser plutôt que « changement climatique » ? À quel point est-ce grave et pourquoi ?
Nathalie : Oui, c’est toujours, tu sais, parfois c’est même difficile d’en parler quand on connaît les données scientifiques, n’est-ce pas ? Ou quand on s’y connaît en science, parce que ça peut sembler assez accablant. Je pense que les gens en ont peut-être vaguement conscience. Je vais donc peut-être commencer par une approche vague, puis passer à des détails plus précis : on a vaguement conscience que les gens parlent de réchauffement de 1,5 ou 2 degrés, et ce genre de choses. D’un côté, on parle du réchauffement global de l’atmosphère terrestre. Et quand on parle de réchauffement, on parle de la différence entre les températures mondiales d’avant l’ère industrielle et celles d’après. Ce que nous avons donc vu augmenter depuis la révolution industrielle, c’est ce à quoi nous faisons référence lorsque nous parlons d’un réchauffement de 1,5 ou 2 degrés.
Toufic : Et c’est en degrés Celsius, Natalie, n’est-ce pas ?
Nathalie : Des degrés Celsius, oui, c’est exact. Il s’agit donc de la température atmosphérique mondiale globale. Et puis il y a beaucoup d’autres mesures qui portent sur des régions, sur les océans et les mers. Il existe donc de nombreux types de mesures différents qui sont pris en compte. Bien sûr, la tendance générale – c’est d’ailleurs pour cela qu’on a longtemps parlé de « réchauffement climatique » – est que la température mondiale globale augmente. Le rapport du GIEC, c’est-à-dire le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, est un travail colossal : il rassemble des milliers de scientifiques qui collectent des informations, puis rédigent ces rapports et les publient tous les deux ou trois ans, et la fréquence de publication de ces rapports ne cesse d’augmenter.
Il y a quelques années, un rapport indiquait ainsi qu’un réchauffement de 1,5 degré aurait en réalité des conséquences assez catastrophiques sur des domaines tels que la sécurité alimentaire, la production agricole, la sécurité de l’approvisionnement en eau, l’accès à l’eau douce, l’élévation du niveau de la mer – ce qui affecterait les zones côtières et les îles, qui subiraient une forte élévation du niveau de la mer –, ainsi que des phénomènes météorologiques plus extrêmes. Ainsi, lorsque nous parlons de changement climatique, nous faisons référence à des changements climatiques davantage régionaux. Ainsi, lorsque nous parlons de « crise climatique » plutôt que de « changement climatique », c’est pour souligner l’urgence de la situation.
Certaines personnes affirment que le changement climatique n’est qu’un phénomène naturel, ce qui est vrai à long terme. Nous avons connu des périodes glaciaires ainsi que divers réchauffements et refroidissements, mais jamais le réchauffement n’a été aussi rapide. Et nous disposons d’indicateurs clairs montrant que ce réchauffement est d’origine humaine. Et il existe, sans entrer dans les détails scientifiques, de nombreuses preuves à l’appui. La crise climatique, c’est donc vraiment le fait que nous évoluons très rapidement.
Et je devrais peut-être ajouter que cette année, ou l’année dernière, nous avons en fait dépassé la barre des 1,5 °C avant de redescendre légèrement. Je pense donc que, si vous regardez autour de vous, vous verrez peut-être des mesures différentes, mais je pense que nous oscillons juste en dessous de 1,5 degré. Il y a donc de fortes chances que nous dépassions ce seuil au cours des quatre prochaines années.
C’est exactement ce que nous observons actuellement. Ici, au Canada, nous voyons des feux de forêt ravager une grande partie de nos provinces du Nord, des inondations catastrophiques, et tout récemment encore, au Texas, nous avons assisté à l’incendie de Los Angeles. On constate donc une intensité croissante des tempêtes et des catastrophes naturelles.
Et tout cela se passe en Amérique du Nord, mais à l’échelle mondiale, c’est encore plus dévastateur, car ce sont les pays les moins riches, les moins à même de gérer ces impacts, qui sont les plus touchés. Je viens justement de lire, pour vous donner un exemple très rapide, en rapport au nombre de décès dus aux tempêtes : la mortalité humaine due aux inondations, aux sécheresses et aux tempêtes était 15 fois plus élevée dans les régions très vulnérables entre 2010 et 2020. Donc 15 fois plus de décès causés par ces phénomènes sur une période de 10 ans, ce qui est énorme. Voilà ce que nous constatons.
Je pense qu’on pense souvent aux grosses tempêtes et à ce genre de phénomènes, mais ensuite, quand on réfléchit à la production alimentaire, on se rend compte qu’on dépend de la terre pour se nourrir, ainsi que des eaux et des espèces. Et donc, la disparition des espèces se produit également très rapidement et à grande échelle.
Toufic : Oui. Je sais que tu as évoqué l’élévation du niveau de la mer et ses conséquences sur les îles. Je voudrais juste ajouter qu’il y a aussi des inquiétudes concernant les zones urbaines situées près de l’eau, comme Miami et New York, entre autres. Je veux donc que nos auditeurs prennent conscience que ce problème ne nous est pas étranger, qu’il nous concerne directement. Et pour ceux d’entre eux qui vivent sur des îles isolées, c’est certainement très effrayant et menaçant.
Nathalie : Bien sûr. Oui, tout à fait. Et on oublie tout simplement d’où vient notre eau, d’où vient notre nourriture, et que si on n’en a pas – par exemple en cas de sécheresse, encore une fois, dans de nombreuses régions, même aux États-Unis et au Canada –, ce sont justement ces régions où sont cultivées la plupart de nos récoltes. Même pour l’élevage.
Il y a quelques années, quand nous avons connu une sécheresse ici, on transportait le bétail par camion depuis les prairies jusqu’à notre côte Est, par camion. À cause de la sécheresse, il n’y avait ni nourriture ni eau et tout le bétail mourait. Quand on y pense, on se dit : « Il y a quelque chose qui ne va pas là-dedans. » On utilise massivement les camions et on consomme davantage de combustibles fossiles juste pour transporter du bétail à travers le pays. Mais c’est en quelque sorte, encore une fois, je pense qu’on oublie peut-être certains des impacts quotidiens, comme vous l’avez dit au début.
Toufic : Oui. Exactement.
Polarisation et espoir
Toufic : Eh bien, merci pour ce contexte. Vous avez en quelque sorte répondu à la question sur les indicateurs et vous nous avez donné une idée des préoccupations. Parlons donc de cette controverse qui agite les États-Unis et peut-être d’autres régions du monde, et réglons cette question. Nous y reviendrons peut-être plus tard, car c’est parfois au cœur de l’actualité. Je déteste même l’appeler ainsi. Après tout, le réchauffement constant, comme vous l’avez dit, de nos températures mondiales n’est pas un problème. Je ne pense pas que ce soit le cas. Même si certains groupes refusent d’admettre l’existence d’une crise climatique, voire de l’attribuer à l’activité humaine. Peut-être cherchent-ils simplement à se débarrasser des réglementations et des comportements responsables.
Il suffit d’observer ces phénomènes météorologiques auxquels vous avez fait référence, qui sont de plus en plus violents. Ils sont extrêmement préoccupants. Ces phénomènes peuvent toucher certaines communautés plus que d’autres. Pourtant, ils ne font aucune distinction entre les personnes ou les entreprises, ni entre les frontières nationales ou régionales. C’est quelque chose que nous devons garder à l’esprit. Je dois admettre qu’il est profondément affligeant qu’une situation qui nous menace tous, même si elle en menace certains plus que d’autres, devienne un sujet polémique et source de polarisation politique.
J’aimerais donc explorer brièvement avec vous – car on pourrait en discuter indéfiniment, mais juste brièvement – pourquoi la crise climatique est-elle un sujet si clivant ? Je veux dire, je sais que l’économie est le moteur d’une grande partie des évolutions, pour le meilleur ou pour le pire, mais si ce que nous savons de la crise climatique repose sur la science, alors pourquoi y a-t-il des points de vue contradictoires à ce sujet ? Aidez-nous à y voir plus clair, et peut-être à trouver comment aborder cette question qui divise.
Nathalie : Oui, c’est ça. Tu as raison, on pourrait en parler toute la journée, parce que dans ma tête, je me disais : « Ouf, Shaka, il y a toutes ces idées différentes. »
Il y a peut-être quelques points clés. Premièrement, quand tu as parlé de sciences, on observe une méfiance croissante envers la science en général. J’avais l’habitude d’enseigner ça tout le temps : les gens ne comprennent pas forcément comment fonctionne la science, et à mesure que nous acquérons de nouvelles informations, la science s’adapte et évolue.
On l’a vu de manière très frappante avec la COVID, je pense : les informations évoluaient à mesure qu’on en apprenait davantage sur le virus, mais les gens percevaient ce changement comme une incertitude, et comme une preuve que la science ne sait rien. Qu’elle n’est pas une source d’information fiable. Je pense donc qu’il y a ça.
Je pense que cela en fait partie. Je pense aussi qu’il s’agit d’un enjeu existentiel. D’un point de vue psychologique, les êtres humains ne sont pas très doués pour réfléchir aux conséquences à long terme ou à la distance, aux conséquences liées à la distance qui nous sépare des autres. On sait que, d’un point de vue psychologique, les gens se soucient moins des personnes éloignées que de celles qui leur sont proches. On sait que les gens sont motivés par les gains à court terme plutôt que par ceux à long terme. Je pense donc qu’il y a aussi une combinaison de tout cela, ainsi qu’un sentiment selon lequel, si le problème est si vaste, je n’ai aucun pouvoir, que vais-je pouvoir faire ?
Et donc, beaucoup d’autres émotions surgissent chez les gens. Peut-être que cela se transforme en déni. Je vais simplement continuer à vivre comme je le fais. « Ça ne sert à rien d’y penser. Alors autant le nier. »
Et puis je pense que certains discours ou récits sont repris. Je pense que les réseaux sociaux sont très puissants. Nous suivions d’ailleurs la situation depuis la Climate Psychology Alliance. Nous en discutions. Je regardais beaucoup de commentaires et de fils de discussion sur Facebook à propos des incendies. Et beaucoup de gens publiaient des messages affirmant qu’ils pensaient que ces incendies avaient été provoqués délibérément pour obtenir le soutien des partis politiques de gauche, afin qu’ils puissent nous imposer une taxe climatique et prendre des mesures de ce genre. Mais je me suis dit : « Waouh, donc de la méfiance envers la science, de la méfiance envers le parti politique adverse et ses motivations, et des choses comme ça. »
Je pense donc que depuis la COVID, nous avons observé plusieurs phénomènes liés au climat. L’un d’entre eux a été un désintérêt pour le climat, car la politique est devenue un sujet central. Je pense donc que cela joue aussi un rôle.
Le problème est tellement vaste que les gens y réagissent de différentes manières. Soit ils sombrent dans le désespoir et l’angoisse. L’une des réponses possibles se situe dans l’anxiété et la peur, l’impuissance, le désespoir, ou le déni, le déni complet, ou encore la colère, que l’on observe souvent liée à la peur. Quand nous avons peur, nous devenons en colère. Je pense donc qu’il y a aussi beaucoup de cela. Si les gens craignent, par exemple, que leurs droits soient bafoués, que leurs libertés leur soient retirées par un gouvernement qui outrepasse ses prérogatives ou empiète sur elles. Et là encore, nous entrons dans ces rhétoriques et ces récits à ce sujet.
Je pense donc qu’il s’agit là de réactions très protectrices, psychologiquement défensives, face à un problème tout simplement écrasant.
Toufic : Oui. D’où la polarisation, comme vous l’avez dit. Et c’est à la fois impressionnant et déprimant de constater que la méfiance envers la science, la méfiance envers l’autre, est si profonde et intransigeante que nous finissons par inventer des histoires, des théories du complot, des choses qui défient l’entendement. Mais donc, oui, il y a des préoccupations communes aux deux camps, n’est-ce pas ? Je me demande s’il existe des similitudes cachées sous ce langage clivant, sous le cadrage médiatique ou sous la manière dont les différents médias présentent la question et nous induisent en erreur.
Nathalie : Oui, je pense vraiment qu’il y en a. Je veux dire, en fin de compte, — et cela vient peut-être de moi, de ma formation en éthique—, je considère toujours l’éthique sous cet angle : si l’on observe la conversation et le désaccord à un niveau superficiel, mais que l’on commence à creuser plus profondément dans nos valeurs, on constate souvent, aussi étrange que cela puisse paraître, que nous partageons les mêmes valeurs.
Aucun d’entre nous ne veut subir de préjudice. Aucun d’entre nous ne veut se voir priver de sa liberté. Nous partageons donc ces valeurs sous-jacentes. Je ne pense pas que quiconque souhaite subir une inondation ou un incendie, perdre son logement, ou imaginer ses enfants ou petits-enfants vivre dans un monde horrible. Je ne pense pas que quiconque souhaite réellement ces choses-là. Mais ensuite, nous… Où cela nous mène-t-il ? Comment dire ? Comment nous positionnons-nous face à différents arguments ou points de vue ? Je me dis que je pourrais peut-être utiliser…
La COVID me donne toujours l’impression que l’exemple du vaccin est plus facile à utiliser pour expliquer ce concept, et je m’en sers souvent. Si vous êtes pour le vaccin, votre principale préoccupation est la santé. Si vous êtes contre le vaccin, votre principale préoccupation est la santé. Soit vous pensez que le vaccin vous fait du mal, soit vous pensez qu’il vous aide réellement. Dans les deux cas, votre préoccupation commune est d’être en bonne santé.
Je trouve donc que c’est toujours un bon exemple, et je pense que cela s’applique peut-être aussi au climat ou à d’autres enjeux : personne ne veut se faire avoir. Personne ne veut avoir l’impression d’être exploité, d’être injustement taxé, etc. Je pense donc qu’il existe ces points communs, et je pense que parfois, quand on aborde ces sujets avec les gens, il ne s’agit pas tant d’essayer de les désarmer, mais plutôt d’essayer, quand on y réfléchit, même d’un point de vue psychologique : encore une fois, si on se sent menacé, cette perception commence à se répercuter dans notre cerveau émotionnel, dans notre système nerveux, et alors on n’arrive plus à réfléchir. On est juste pris de panique, en colère, à fleur de peau, et on réagit de manière irrationnelle.
Toufic : Oui, irrationnel.
Nathalie : Oui, notre cortex préfrontal se dit : « Non, je ne vais pas réfléchir pour l’instant. » Et donc, c’est vraiment difficile de s’engager dans cet état, pour commencer. C’est pour ça que les gens sur Facebook sont tous en colère, et qu’ils réagissent juste selon ce principe de « combat ou fuite ».
Toufic : Oui.
Nathalie : Quand on interagit, j’ai tendance à penser que c’est mieux en face à face, au sein de communautés avec d’autres personnes, si possible : il y a plus d’espace pour s’asseoir avec quelqu’un et pour pouvoir, en quelque sorte, modifier la régulation chez cette personne. Je pense donc que c’est peut-être un aspect où, si on transpose ce genre de dynamique dans d’autres espaces, je pense qu’Internet est l’un des pires, peut-être l’un des pires espaces pour ça, parce qu’on se laisse trop facilement… on a affaire à des bots et à toutes sortes de choses qui ne cherchent qu’à envenimer la conversation. Je pense donc que c’est aussi une chose importante à garder à l’esprit. Mais je pense qu’on a beaucoup en commun. Je pense que les êtres humains partagent souvent des valeurs, mais celles-ci se perdent dans ce qui ressort au premier plan.
Toufic : Exactement. Oui. Merci pour cette remarque. C’est un point très, très important à retenir : on peut partager exactement les mêmes valeurs et aborder les choses sous cet angle, mais nos positions finales et les causes pour lesquelles on finit par se battre peuvent être très divergentes.
Donc, avant d’aborder les conséquences sur les individus et les familles – ce qui est un aspect important de cette question – et la manière dont nous pouvons y remédier, j’aimerais peut-être chercher une lueur d’espoir. Une petite note positive, car je sais qu’il se passe beaucoup de choses ici en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde, qu’il s’agisse de politiques nationales ou d’investissements dans de nouvelles économies, malgré la situation actuelle aux États-Unis, mais cela n’empêchera pas la recherche créative qui se poursuit, ni les investissements de personnes réfléchies, ni peut-être un changement de comportements et d’habitudes pour ralentir le réchauffement climatique, s’adapter, s’ajuster et empêcher que la situation ne s’aggrave. Je me demande si vous pourriez partager deux ou trois points clés qui donneraient aux gens davantage d’espoir, en leur montrant qu’il y a bel et bien des avancées dans la bonne direction.
Nathalie : Oui, c’est le cas. On a tendance à l’oublier. Et je crois que nous avons accueilli la Climate Psychology Alliance ; il y avait notamment Katherine Hayhoe, qui a écrit un livre sur ce sujet. C’est une climatologue, mais elle a donné une conférence pour nous, et celle-ci est disponible sur leur site. En fait, vous pouvez en visionner l’enregistrement.
Elle a expliqué que, dans sa démarche de communication, elle choisissait toujours de partager d’abord les informations porteuses d’espoir, ce qui a été réalisé et accompli, puis d’aborder d’autres aspects qu’il faut également prendre en compte, afin d’équilibrer les avancées et les reculs, ce qui est difficile à percevoir. Je veux dire par là qu’à différents niveaux, je suppose qu’il y a des aspects positifs qui passent inaperçus. Je pense que c’est souvent dans les initiatives à petite échelle et centrées sur la communauté que je vois le plus d’espoir, car nous savons que l’action climatique est plus efficace lorsqu’elle se déroule au niveau communautaire.
Ainsi, lorsque les gens commencent à voir d’autres personnes se rassembler – je pense notamment à ce que disait Wolff –, quand ils se lancent dans la création de jardins communautaires, s’intéressent à la protection des espèces, commencent au sein de leur communauté, tissent des liens entre eux et que ces réseaux se mettent en place, puis que cela prend de plus en plus d’ampleur, si vous voyez ce que je veux dire. Je pense donc que ces liens, je les observe même à plus grande échelle, là où ces organisations – par exemple, la Climate Psychology Alliance, qui est principalement basée aux États-Unis – essaient vraiment de nouer des liens avec nous, les Canadiens, et établissent désormais des liens avec le Mexique.
Nous avons ainsi mis en place, de diverses manières, un soutien en santé mentale tout simplement incroyable pour les personnes de toute l’Amérique du Nord qui subissent, par exemple, les conséquences des incendies et des inondations à Los Angeles, ou encore des incendies ici (au Canada). Pour moi, le lien, le lien est toujours l’élément clé. Et nous avons vu beaucoup de gens commencer à se connecter à ces différents niveaux, de la communauté jusqu’au niveau national, voire international. C’est le développement croissant de ces réseaux. Pour moi, cela va se poursuivre quoi qu’il arrive. Cela va tout simplement, vous savez, s’amplifier, quoi qu’il arrive.
Et puis je pense que même dans les domaines de la science, de la technologie et des technologies vertes, les opportunités sont immenses. Et je pense que cela se développe dans certains secteurs. On voit donc que les gens commencent à se rendre compte que, s’il y a des avantages économiques, alors tant mieux, ils commenceront à changer de cap. Je pense donc que ça se développe aussi. En même temps, une grande partie de l’énergie… Tu sais, par exemple, j’ai justement entendu hier parler de projets de pipelines dans nos Prairies, et je me dis : « Oh », mais ensuite, on se rend compte qu’il y a d’autres collectivités qui construisent davantage de parcs éoliens et d’installations solaires, et qui essaient de mettre en place toutes ces initiatives, ou encore des villes qui tentent de réduire leur impact, par exemple en luttant contre le smog.
Toronto, par exemple, je ne m’en étais même pas rendu compte, c’est l’une des villes les plus en avance en matière de toitures végétalisées, ces toits-jardins. Et c’est l’une des villes les plus en avance en Amérique du Nord : ça réduit le smog et les coûts de climatisation en été. Pour moi, ce genre de choses, ce sont toujours des lueurs d’espoir qui me font dire : « Oh, c’est trop cool. » On peut faire des choses géniales, pas vrai ? On est géniaux.
Toufic : Ouais. Et on veut des trucs géniaux, ça fait partie du plaisir ici.
Nathalie : Oui, c’est vrai, au sens propre comme au figuré, c’est vrai.
Toufic : Ouais. Donc, ouais, je veux dire, ces innovations techniques, tu as mentionné les toits verts, il y a cette nouvelle peinture qui absorbe désormais la chaleur au lieu de la transmettre, et toutes sortes de choses qui se passent, et on ne doit pas perdre ça de vue. Ce que ces initiatives semblent faire, cependant, c’est ralentir le rythme de la crise plutôt que de ralentir la crise elle-même. Mais ce n’est pas grave. On prend ce qu’on peut.
Nathalie : Oui.
Toufic : Passons donc à la psychologie proprement dite de toute cette crise et des phénomènes météorologiques extrêmes.
La détresse climatique chez les jeunes
Toufic : J’ai vu l’expression « détresse climatique » utilisée pour décrire les effets de la crise sur nous et nos proches. Qu’entendent les militants et les psychothérapeutes par « détresse climatique » ?
Nathalie : Oui, le terme « détresse » semblait plus approprié pour englober l’ensemble, car les émotions que les gens ressentent aujourd’hui face à la crise climatique sont très variées. Il existe d’ailleurs une sorte de « roue des émotions climatiques », à l’image de la roue des sentiments que l’on utilise souvent en psychothérapie, qui identifie certains des principaux types d’émotions.
Mais d’une manière générale, les gens expriment beaucoup d’anxiété et de peur face à la crise climatique. Il y a de la tristesse et du chagrin, de la frustration et de la colère. Il existe donc tout un éventail d’émotions qui sont source de détresse et qui plongent parfois les gens dans la dépression ou le désespoir, comme je l’ai mentionné.
D’un côté, ce sont des réactions normales et non pathologiques face à ce qui se passe. Je pense que face à une crise existentielle comme celle-ci, c’est une réaction naturelle de ressentir de l’angoisse et de se dire « oh mon Dieu ». De l’anxiété, de la peur et tout ça.
D’un autre côté, chez certaines personnes, cela peut s’aggraver et déboucher sur des problèmes de santé mentale plus préoccupants. Et parfois, cela peut être dû à des troubles de santé mentale préexistants qui s’aggravent ou s’intensifient. Il y a donc cela. De plus, oui, pour les personnes qui se tournent vers l’activisme, cela peut alors entraîner un épuisement professionnel ou un stress excessif, puis une incapacité à fonctionner.
On voit donc ce phénomène se manifester de différentes manières. Selon la personne et son parcours, j’ai tendance à constater, même dans mon propre travail, que les jeunes générations ressentent beaucoup plus cette angoisse existentielle et cette anxiété, tandis que chez les générations plus âgées, j’observe parfois davantage de tristesse, de frustration et de colère : certaines personnes ont passé toute leur vie à se battre pour la nature et pour ces causes, et elles ont le sentiment d’avoir peut-être échoué, ou que leur génération a échoué. Il s’agit donc simplement d’englober cette grande diversité d’émotions que les gens ressentent en réaction à ce qui…
Toufic : Oui. Je m’intéresse beaucoup à la communauté des jeunes adultes. Après tout, ce sont les futurs habitants de cette planète – je veux dire, après les habitants actuels –, mais aussi les futurs dirigeants de nos communautés, les futurs innovateurs et les futurs décideurs politiques.
Pourriez-vous approfondir ce sujet ? Vous avez brièvement évoqué leur anxiété sociale et la crainte qu’ils ressentent. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ? Après tout, ils pourraient avoir l’impression que nous leur avons laissé un environnement inhospitalier, et ils auraient raison de le penser. Beaucoup s’expriment haut et fort sur la crise climatique, tandis que d’autres se sont tout simplement refermés sur eux-mêmes. Que pouvez-vous donc nous dire, d’après votre expérience et vos lectures, sur leur réaction ?
Nathalie : Oui, c’est intéressant, même en y réfléchissant, parce que ça commence à me rendre vraiment triste. Je pense que c’est aussi parce que j’enseigne encore à l’université et dans des établissements d’enseignement supérieur. Je côtoie donc des étudiants de cet âge-là, vers la fin de l’adolescence ou le début de la vingtaine.
Et puis, bien sûr, je travaille aussi en thérapie, peut-être avec des personnes un peu plus âgées, vers la fin de la vingtaine ou la trentaine. Mais d’une manière générale, c’est… c’est accablant, car cela s’inscrit dans un contexte plus large : je pense que pour eux, c’est un peu plus lié à une situation économique catastrophique, au manque d’emplois, à l’impossibilité d’acheter une maison ou de quitter le domicile parental, parce que c’est tellement… Je ne sais pas si c’est tout à fait pareil là-bas, mais nous sommes en pleine crise du logement au Canada.
Toufic : C’est à peu près la même chose aux États-Unis.
Nathalie : C’est inaccessible, n’est-ce pas ? Donc, les choses que leurs parents, peut-être, et certainement leurs grands-parents, avaient en perspective, du genre : « Oh, tu sais, tu vas à l’école, tu trouves un emploi, tu achètes une maison et tu mènes une belle vie. » Ils regardent vers l’avenir et ils ne voient pas ça. Ils ne voient en fait qu’une incertitude totale. À quoi ça sert de faire quoi que ce soit ? J’entends souvent ça. « À quoi ça sert ? À quoi ça sert ? On s’en fiche ! »
Et donc, on observe une sorte de résignation chez certaines personnes de cette tranche d’âge, une attitude du genre : « Eh bien, encore une fois, si ça ne sert à rien, autant me concentrer sur ce qui se trouve juste devant moi. » Voilà pour ça.
Il y a aussi, bien sûr, dans les milieux plus militants, un véritable combat. Et on voit, par exemple, je pense à Greta Thunberg qui est en quelque sorte le visage de ce mouvement, qu’il y a une sorte de rage justifiée contre le monde et dans son action. Je vois qu’il y a différents militants de cette tranche d’âge ici au Canada. Je pense à Autumn Pelletier. Il y a aussi une jeune femme autochtone qui est une « gardienne de l’eau », je crois qu’on dit qu’elle protège l’eau. Je constate donc également ce type de militantisme, où c’est un engagement total et bruyant, du genre : « Écoutez-nous, entendez-nous, agissez. » Il y a donc aussi cet aspect-là. Je constate donc à nouveau ce mélange de réactions, mais elles sont peut-être un peu plus extrêmes que chez les générations plus âgées. Je pense que c’est peut-être ça.
Vous savez, encore une fois, quand on pense au fait qu’ils regardent ce qui se passe dans le monde, qu’ils voient la situation politique, les crises et les guerres, c’est tout simplement accablant. Et donc, quand on est submergé, soit on se replie sur soi-même, pas vrai ? Et je dirais que, quand je parle aux étudiants et que je les observe, ils sont très présents en ligne, ils se réfugient sur Internet, et consomment beaucoup de substances juste pour ne rien ressentir. « On s’en fiche ! Autant être défoncé tout le temps. » Je vois beaucoup de ça encore, ou peut-être un peu moins, mais plutôt une sorte de réaction militante extrême. C’est dur.
Toufic : Ouais, ouais. Et tu sais, je sais que la communauté des jeunes adultes n’est pas monolithique, donc il y a clairement toute une gamme de profils. Pourtant, je m’intéresse à la manière dont on peut aborder ça. Comment faire en sorte que ceux qui sont bloqués s’engagent davantage et deviennent plus résilients ? Et comment travailler avec ceux qui sont peut-être trop vigilants et trop militants pour adoucir leur position afin qu’ils puissent être entendus ? Que pourrait-on faire d’un point de vue militant, en combinaison avec une psychothérapie et une approche de guérison pertinentes ?
Nathalie : Oui, je pense… Je vais peut-être commencer par les militants très engagés, ceux qui débordent d’énergie, qui sont souvent poussés par une sorte de moteur interne. Souvent, il s’agit d’explorer un peu plus, peut-être en profondeur, ce qui se passe en eux. D’où vient cette motivation ? Et donc parfois, on constate en thérapie, du moins d’après mon expérience, que lorsqu’on commence à explorer cela, ou qu’on invite en douceur à se reposer, à prendre soin d’eux-mêmes, et qu’on constate que s’ils parviennent à en faire un peu plus, ils peuvent en réalité devenir plus concentrés et plus efficaces dans leur militantisme. Parce que quand on est pris dans le tourbillon, quand on court ou qu’on est poussé par la panique et la peur, c’est comme si on voulait tout faire : je veux faire partie de toutes les associations, tout sauver, tout faire, puis je finis par m’épuiser et je ne peux plus rien faire.
Et donc parfois, si on explore vraiment en douceur ce que ça donnerait si on prenait mieux soin de nous-mêmes, si on faisait preuve de plus de compassion, si on trouvait un peu plus d’équilibre, puis si on se concentrait sur une ou deux choses où on se dit : « Je peux vraiment concentrer mon énergie et être efficace dans ce domaine », alors ça peut être utile. Et il y a donc plein de façons différentes de travailler là-dessus.
Je pense aussi, d’un autre côté, et peut-être pour les deux parties, que ce qui compte, c’est la connexion, encore et encore, la connexion.
Dans les « cafés climatiques » que j’anime, mais aussi lorsque nous en organisions un à l’université, les étudiants venaient et commençaient souvent par se montrer un peu nerveux et discrets, sans vraiment vouloir parler ni partager. Nous avons donc un peu joué avec le format et avons commencé à apporter du matériel artistique que nous déposions simplement sur la table. Et puis, on apportait, tu sais, du café, du thé et des boissons, et la cuisine préparait des petits plats. Et à mesure qu’ils se sentaient plus à l’aise, on leur disait simplement : « Allez, lancez-vous. Faites ce que vous voulez. Peignez, dessinez. » Et dès qu’ils s’y sont mis, ils se sont mis à parler. Ils discutaient entre eux, ils pleuraient, ils riaient, tout en continuant à dessiner. C’était incroyable.
Et grâce à ce lien, il s’est en quelque sorte créé un noyau, un groupe d’étudiants qui venaient à chaque fois. Puis d’autres personnes sont venues, accompagnées d’amis. Et pas de téléphones. Les gens se laissaient aller. Les téléphones ne sortaient même pas, car c’était vraiment pour eux un plaisir d’être accueillis dans cet espace où ils n’avaient pas à travailler. Ils n’avaient pas à être sur leur téléphone.
Et il y a quelque chose de particulier à chaque « climate café ». C’est drôle, j’en organise un une fois par mois. Et à chaque fois, on se retrouve avec nos émotions, et on commence par la colère, les larmes, la frustration et la tristesse. Et je tiens une liste de toutes les émotions que j’entends au café climatique. Du début à la fin. Et puis je les lis à la fin. Et elles changent toujours, elles changent toujours. C’est incroyable. De la tristesse, de la colère, de la rage… À la fin, je vois du soulagement, de l’espoir, un sentiment de communauté, du calme, tous ces mots différents qui émergent à la fin. Et il n’y a rien de particulier, on ne fait rien de spécial, il n’y a pas… Le format d’un café climatique est très libre. Mais l’invitation, c’est : « Dites-nous ce que vous ressentez. »
Toufic : Oui, oui.
Natalie : C’est tout. Donc je pense que vraiment, vraiment, plus je réfléchis à la résilience – et j’y pense beaucoup, je me suis vraiment plongée dans ce sujet ces derniers temps –, plus je me dis que c’est ça : c’est être capable de concilier les deux. C’est un peu comme si on se demandait : peut-on vivre ces moments de joie, de beauté et de calme ensemble, en créant des liens, tout en ressentant notre chagrin, notre colère et notre tristesse ? Oui.
Toufic : Eh bien, la fondation s’engage pleinement à collaborer avec d’autres organisations et individus pour favoriser un environnement propice à une plus grande résilience face à l’adversité. C’est vraiment l’une de nos principales motivations en tant que fondation. Pour nous, la résilience ne consiste pas à repousser ces sentiments dits « négatifs », car en agissant ainsi, nous ne croyons pas que ces sentiments négatifs existent.
Nous adhérons tous les deux à ce même paradigme. Les sentiments sont là pour une raison. La résilience, c’est cette capacité, exactement comme vous l’avez dit, à accueillir les deux et à avoir la confiance intérieure nécessaire pour surmonter tout cela, à savoir que nous avons ce qu’il faut pour y faire face.
Vous savez, cet espoir que le meilleur est à venir, que les choses peuvent s’améliorer. Elles ne s’amélioreront peut-être pas, mais elles pourraient s’améliorer. Et si ce n’est pas le cas, je sais comment y faire face.
Natalie : C’est formidable.
Toufic : Donc j’accepte la tristesse, mais j’accepte aussi ma capacité à la transcender, à la transformer. Et je pense que ce que tu dis, c’est ce que le Climate Café facilite.
Natalie : Oui, oui, et j’aimerais peut-être ajouter que beaucoup de gens pensent que la résilience, c’est surmonter les épreuves, être dur et tenace, peut-être, comme si on était « résilient ». Mais la résilience ne signifie en réalité jamais cela. Ça signifie être capable de se remettre d’une épreuve difficile. Mais aussi de s’adapter. Et je pense que c’est ce que tu dis toi aussi : si on tisse ces liens et qu’on renforce la confiance, quoi qu’il arrive, on est tous dans le même bateau et on peut s’adapter. La capacité d’adaptation est donc un sujet dont on parle beaucoup dans le domaine du climat. Dans le domaine des systèmes naturels, mais on peut aussi l’appliquer à nos communautés. Et à nous, en tant qu’individus, pour surmonter les épreuves.
Toufic : Oui, eh bien, nous sommes un système naturel et nous avons une intuition qui nous rapprocherait davantage d’un système naturel. Ce que nous faisons souvent, malheureusement – et c’est à la fois le don, je suppose, et la malédiction d’être humain –, c’est que nous analysons les choses. Nous y réfléchissons ou nous n’y réfléchissons pas. Et voilà qu’il y a désormais ceux qui réfléchissent et ceux qui ne réfléchissent pas. Et les normes naturelles qui permettent au fonctionnement de l’écosystème de se maintenir s’effondrent. Du coup, on finit par devenir un système non naturel. Et nous devons redevenir un système naturel. N’est-ce pas ?
Natalie : Oui.
Toufic : Je voudrais donc que nous retournions maintenant au sein de la communauté. Pour aller à la rencontre des autres. Merci d’avoir partagé vos réflexions sur la manière dont nous pourrions gérer nos préoccupations individuelles. Mais une partie de notre défi aujourd’hui, comme nous l’avons évoqué tout à l’heure, c’est que nous sommes dans une impasse. Nous sommes chacun enfermés dans notre coin. Il y a peut-être plus de deux groupes, mais pour simplifier, imaginons qu’il y en ait deux, chacun enfermé dans son coin avec ses opinions et ses convictions bien ancrées.
Et parfois, nous ne comprenons pas clairement pourquoi nous avons ces points de vue et ces convictions, comme vous avez essayé de l’énumérer tout à l’heure. Alors, comment entameriez-vous une conversation avec quelqu’un qui nie la crise climatique ? Que feriez-vous pour pouvoir écouter cette personne en toute ouverture d’esprit ? Et que diriez-vous pour entamer la conversation ? Parce que je pense que nous devons jeter ces ponts afin que je ne travaille pas uniquement avec des personnes qui partagent mon point de vue, car en réalité, mon voisin n’est peut-être pas de cet avis, mes parents non plus, ni mon professeur. Je suis constamment en contact avec des gens qui ne pensent pas comme moi, et je n’ai peut-être pas exactement les mêmes préoccupations. Oui, comme tu l’as dit tout à l’heure, on partage peut-être les mêmes valeurs, mais on n’en a pas conscience. Alors, aide-nous simplement à naviguer dans ces conversations qui partent en vrille autour de la crise climatique.
Natalie : Bien sûr. Je ris parce qu’en tant que philosophe, je me dis : « Pas en tant que philosophe. » Un philosophe aime juste débattre sans cesse de tout et de rien. Donc, ce qui me vient aussi à l’esprit, c’est que je dois d’abord être dans le bon état d’esprit pour m’engager dans cette conversation. Et si je me sens vraiment remonté, agacé ou en colère dès le départ, ça ne va vraiment pas donner lieu à une conversation constructive. Donc, si je peux aborder le sujet avec… et je trouve que ce qui désarme le plus les gens, d’une certaine manière, c’est quand on les aborde avec curiosité.
Je suis juste vraiment, sincèrement curieuse de savoir où vous en êtes dans votre réflexion. Du genre : « D’où elle vient ? », vous voyez, par curiosité, « dites-m’en plus là-dessus ». Qu’est-ce qui, dans la crise climatique, vous semble faux ? À qui attribuez-vous la responsabilité ? Ou bien, selon vous, en quoi consiste la crise climatique ? Ou que pensez-vous du climat ? Comment expliqueriez-vous ce qui se passe avec les inondations et les incendies ? » Eh bien, une curiosité sincère, du genre « dites-m’en plus là-dessus », est une réaction inhabituelle de la part d’une personne, surtout si elle sait, par exemple, que je travaille dans le domaine du climat : elle s’attendrait à de l’animosité.
Et donc, si j’arrive à faire naître en moi cette curiosité sincère, je pense que cela contribue énormément à ouvrir la porte et à pouvoir accepter tout ce qui peut surgir. Même si cela n’arrive pas forcément. Et aussi, je pense, à lâcher prise sur certaines attentes. Je n’en ai pas besoin. Par exemple, si j’arrive en me disant : « Bon, mon objectif est de les convaincre, d’ici la fin de la conversation, de croire en X, Y et Z. » Pourquoi ai-je ce besoin de faire ça ? D’où me vient cette idée que je dois les convaincre ?
C’est quelque chose qui a vraiment changé pour moi, je dois le dire : c’est probablement le plus grand changement que j’ai opéré chez Tarling ces dernières années : en fait, ce n’est pas grave. Si je peux avoir cette conversation en restant ouvert et curieux, sans aucune attente, c’est parfait. Et si, après cette conversation, la personne continue de croire ce qu’elle croit, ce n’est pas grave. Parce que je sais, j’y crois, et je peux quand même faire ce que je pense être juste. C’est donc un défi, car nous sommes tellement polarisés que je pense que beaucoup d’entre nous y ont adhéré à un certain niveau.
Toufic : Oui.
Natalie : Du coup, pour moi, ça implique en quelque sorte une réévaluation constante. Et parce que, d’un autre côté, je ne veux pas non plus dire qu’il faille donner carte blanche à tous ceux qui commettent des actes préjudiciables. On ne veut pas faire ça. Mais je pense qu’il existe des façons de s’exprimer en partant de… j’en parle avec beaucoup de gens : quand on ressent de la colère, celle-ci peut être une bonne source pour mettre en lumière l’injustice. Parfois, la colère nous montre ce qui est injuste. Elle joue un rôle formidable à cet égard.
Mais si on peut s’exprimer non pas sous l’emprise de la colère, mais au nom de cette colère, d’une manière qui me permette d’être plus calme dans la façon dont je l’exprime. Pour que, là encore, cela ne déclenche pas cette réaction défensive, mais plutôt que je remarque à quel point cela me met en colère de penser à la nature, disons, je ne sais pas, le parc en face de chez moi qui est saccagé pour une raison quelconque. Alors je serai peut-être capable d’avoir une meilleure conversation avec quelqu’un à ce sujet que si je me contentais d’être furieux à ce sujet. Il n’y a rien de mal à la colère. Mais encore une fois, il s’agit en quelque sorte de trouver la bonne place pour cette colère, afin que je puisse parler en son nom plutôt que sous son emprise.
Donc, quand je parle à quelqu’un qui a un point de vue opposé, je pense que si j’arrive à adopter une attitude de curiosité à son égard, envers ce qu’il ressent et ce qu’il pense, cela sera plus productif. Et il aura cette… — c’est ma part thérapeute qui parle, c’est clairement moi en tant que thérapeute —, mais c’est réparateur. Pensez donc à tous ces conflits que nous vivons et qui sont des ruptures, comme on les appelle en thérapie. C’est une expérience terrible pour n’importe qui, d’un côté comme de l’autre, de se lancer dans ce débat houleux. Je vois donc cela comme une opportunité d’engager une sorte de conversation réparatrice, où la personne s’adresse à quelqu’un qui croit au changement climatique, qui ne la déteste pas.
Toufic : Oui. Très bien dit. Je voudrais juste résumer très brièvement qu’il faut que nous soyons nous-mêmes dans un bon état d’esprit avant d’échanger avec quelqu’un qui a un point de vue complètement opposé et qui pourrait se montrer un peu sur la défensive à ce sujet, afin de ne pas prendre les choses personnellement, afin d’être calme, serein et maître de moi, pour ainsi dire.
Et l’autre point, c’est que je ne dois pas prendre les choses personnellement. Mon rôle n’est pas de les convaincre, et je ne dois pas avoir l’impression qu’ils m’attaquent à moins qu’ils ne m’attaquent réellement. Je dois simplement me dire : « D’accord, ils ont un point de vue différent. » Je vais m’y intéresser avec curiosité. C’est une bonne approche. Je veux dire, nous avons consacré un épisode précédent à la colère et un autre aux dialogues réparateurs, et la même idée est ressortie.
Nous ne voulons pas être jugés en tant que personne par quelqu’un d’autre, pas plus que nous n’avons besoin de juger une autre personne sur la façon dont elle en est arrivée là. Cela ne signifie pas que tous les comportements sont acceptés ou acceptables. C’est simplement qu’à ce moment-là, nous devons nous rappeler quel est notre rôle.
Mais aidez-moi : imaginons un parent dans le contexte actuel de la crise climatique. Que peut-il faire pour aider ses enfants ?
Comment un parent peut aider ses enfants dans le contexte actuel de la crise climatique ?
Natalie : Oui, c’est un sujet tellement vaste. Je pense que les parents trouvent différentes façons de faire. Certains se sentent tout simplement très désemparés. Et donc, pour en revenir à cela, ils doivent d’abord travailler sur eux-mêmes, sur ce qu’ils ressentent face à cette situation, et essayer de retrouver un certain équilibre intérieur, ou quelque chose de ce genre.
Je suppose qu’il s’agit, en quelque sorte, d’entreprendre un travail de guérison personnel autour de cette question afin qu’ils puissent ensuite, s’ils le peuvent, être présents pour leurs enfants en tant que parents. Les enfants, ils sont tellement intelligents qu’ils vont absorber ce qui se passe autour d’eux, se poser des questions, et ils entendront parler du climat et de tout ça, que ce soit en ligne, à l’école ou ailleurs. Et je pense que les parents doivent, entre autres, leur montrer par l’exemple comment ils gèrent la situation, ce qu’ils font et comment ils vivent avec ça. Qu’eux aussi, peut-être, ne s’engagent pas à 100 % dans l’activisme au point de s’épuiser, mais qu’ils sont présents face à cette réalité, qu’ils font ce qu’ils peuvent, qu’ils concentrent leurs efforts et qu’ils montrent aux enfants que c’est quelque chose que l’on peut gérer, avec peut-être un peu d’équilibre.
Et il existe également des aides pour les parents, comme, encore une fois, dans le domaine de la psychologie climatique, le Good Grief Network. Si je me souviens bien, ils animent des groupes pour les parents où ceux-ci peuvent se retrouver et échanger avec d’autres parents. Encore une fois, il s’agit de créer des liens avec d’autres parents qui partagent les mêmes idées, afin qu’ils puissent se soutenir mutuellement. Ils peuvent échanger sur ce que l’on ressent en tant que parent en cette période de crise climatique. C’est tellement important qu’ils puissent partager cela avec quelqu’un. Et ensuite, ils peuvent traverser cette épreuve ensemble. Ils peuvent discuter, par exemple, de la manière d’aborder ce sujet avec leurs enfants sans les terrifier. Ni les rendre anxieux.
D’une part, mais aussi en leur montrant la beauté de la nature. Je me souviens – je ne sais pas si tu connais Edward O. Wilson (https://eowilsonfoundation.org/about-us/e-o-wilson/) –, mais je crois que c’est lui qui a écrit tous ces livres. C’est tout simplement génial. Bref, il a écrit tous ces livres sur la nature. C’est l’un de mes auteurs préférés sur ce sujet. Et il disait, en gros, qu’il fallait enseigner les sciences aux enfants dès leur plus jeune âge. Ils tomberont amoureux de la Terre. Ils tomberont amoureux de la nature. Et ça m’est toujours resté en tête. Mais est-ce qu’on le fait vraiment ? Je veux dire, dans l’éducation, l’éducation en plein air. Et ça marche, quand on emmène les enfants dehors, dans la nature, et qu’on leur parle de ces magnifiques créatures, de ces plantes et de tout le reste, ça va créer ce lien. C’est donc Edward O. Wilson qui a parlé de la biophilie, n’est-ce pas, cette nature innée qui est en nous.
Alors, comment s’y prendre ? Il disait qu’il fallait enseigner les sciences aux enfants. Leur enseigner la biologie et l’écologie, et plus ils en font l’expérience… Il y a donc un lien avec les parents. Montrer qu’on peut entretenir cette relation avec la nature qui, je pense, pourrait être bénéfique, à la fois pour les parents et pour les enfants. Voilà donc quelques réflexions.
Toufic : Oui, merci pour ça. Et ce serait très utile pour les parents de le faire, et peut-être même très simple, qu’ils vivent en milieu urbain ou rural. Et selon moi, ils doivent être réalistes, et ils doivent clairement faire comprendre aux enfants qu’ils n’ont pas la réponse, et qu’ils ne doivent pas leur donner de faux espoirs, car les enfants savent bien distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.
Et la nature détient la réponse, d’une certaine manière. Et si l’on met les enfants en contact avec la nature, comme vous le dites, cela pourrait faciliter cet engagement personnel. Alors, qu’en est-il au sein de nos organisations, de nos communautés ?
Cadre d’action au sein des organisations et des communautés
Toufic : Que pourrions-nous faire ? Comment pourrions-nous inciter à l’action sans paraître militants et sans aggraver la situation au sein de notre propre organisation en créant des tensions ?
Natalie : Oui. C’est intéressant, parce que pendant qu’on parle de ça – et il y a beaucoup de recherches là-dessus –, on parle de « lien avec la nature » : c’est une mesure en psychologie qui permet d’évaluer à quel point une personne se sent connectée à la nature. Et ces recherches ont montré des corrélations entre le niveau de lien d’une personne avec la nature et ses actions face au changement climatique et pour protéger la nature.
Donc, quand on aborde ce sujet, même en parlant d’organisations ou de communautés, je pense souvent qu’il faut encourager ce lien par tous les moyens possibles. On sait que le verdissement des espaces de bureau dans les organisations améliore la santé mentale des personnes. C’est donc une façon de montrer aux gens l’effet positif que peut avoir le fait d’avoir des espaces plus verts et des images, même simplement des photos de la nature et ce genre de choses, qui peuvent réellement aider les gens à se sentir moins anxieux, moins déprimés, plus connectés, ce qui ouvre ensuite la voie à un désir plus fort d’aider et de protéger la nature, et d’agir face à la crise climatique. Voilà donc le genre de choses auxquelles je pense. Il existe un véritable lien, scientifiquement étayé sur le plan psychologique, entre le sentiment d’appartenance à la nature et l’action.
Ensuite, il y a la question de la résilience. Je pense à une femme à qui je parlais, qui fait partie du Comité sur les catastrophes climatiques, et qui nous racontait comment elle avait créé, dans son immeuble, une communauté de résilience pour se préparer aux catastrophes, et je me suis dit : « Waouh ! » Elle a rédigé tout un livret, et ensuite on se familiarise avec le sujet, on se réunit, on apprend à connaître ses voisins.
Toufic : Oh, allez, l’action locale.
Natalie : Oui, les liens, les liens. Je dirais même que dans les organisations, on peut se pencher sur l’organisation elle-même. Et, vous savez, j’enseigne aussi l’éthique des affaires, et on aborde ce sujet : comment intégrer cela dans votre organisation ? Par exemple, en se demandant si vous pouvez réduire les émissions de CO₂ de votre immeuble ? Rendre son bâtiment écologique, installer un toit végétalisé. Si on réalise ce genre d’investissements, cela revient aussi à montrer sa responsabilité sociale d’entreprise, car ces actions pourraient potentiellement augmenter ses propres bénéfices.
Donc, si c’est une façon de voir les choses, même Edward O. Wilson, que j’adore. Il disait en substance : « Si vous devez montrer aux gens que c’est économiquement viable pour eux de le faire, faites-le. »
Faites-le. Bref, tout le monde sur le pont. Je pense donc que, là encore, il faut encourager les personnes sur leur lieu de travail et au sein des organisations à réfléchir à leur impact, en tant qu’organisation. Pour en parler, je dirais que les gens ne parlent pas du climat. J’ai proposé à maintes reprises des cours, des formations et des idées à de nombreuses organisations différentes, et c’est rejet, rejet, rejet, rejet. « Ça ne correspond pas à nos intérêts. » Ce n’est pas quelque chose qui me fait dire « oh mon Dieu », parce que dans ma tête, je me dis : « Comment cela peut-il ne pas correspondre à vos intérêts ? » C’est dans l’intérêt de tout le monde, mais on me rejette sans cesse en prétextant que ce n’est pas un sujet pertinent pour tel ou tel domaine, ou je ne sais quoi.
Je pense donc que le simple fait d’encourager les gens à en parler d’une manière ou d’une autre est vraiment important. Quelle que soit la forme que cela prendra, je pense que ce serait pour moi un énorme pas en avant si les organisations prenaient simplement position en déclarant : « C’est un enjeu majeur, et voici comment nous allons nous y attaquer », ou « Voici ce que nous allons faire ». Il n’est pas nécessaire que ce soit quelque chose de gigantesque, mais simplement d’obtenir une certaine acceptation du fait que c’est une réalité et que c’est important pour les gens.
La plupart des personnes interrogées dans les sondages et les enquêtes indiquent que de nombreux citoyens s’en inquiètent. C’est de plus en plus préoccupant à mesure que nous subissons les conséquences de ces incendies, de ces inondations et d’autres phénomènes de ce genre. Je pense qu’il faut avoir des discussions ouvertes, intégrer potentiellement cela dans le code de déontologie des organisations, en faire partie intégrante de leurs valeurs, etc.
Toufic : Oui. Il faut certainement utiliser le mot « lutter », et je l’entends bien sûr dans un sens non violent. Lutter contre l’envie d’être cynique, et lutter contre l’envie de l’autre d’être cynique face au fait que nous faisons quelque chose de très modeste. En réalité, on se sent mieux en agissant qu’en ne faisant rien.
Natalie : C’est vrai.
Toufic : Et parfois, un plus un font 11, pas deux. C’est donc l’une de ces choses auxquelles nous devons simplement réfléchir en nous demandant : quelle action puis-je entreprendre dans mon petit monde, dans mon petit cercle, au sein de ma famille, de mon club, de mon organisation, ne serait-ce qu’en fermant le robinet ou en éteignant la lumière quand ce n’est pas nécessaire.
Donc, pour les dernières minutes qu’il nous reste ensemble – et cette discussion a été très enrichissante, Natalie –, j’aimerais que tu nous dises s’il existe un cadre que tu utilises, que ce soit lors de tes séances individuelles ou lorsque tu conseilles d’autres personnes, pour aider à remettre les choses en perspective : un cadre mental, un cadre émotionnel capable de replacer dans leur contexte et de mettre en perspective tous ces sentiments dont tu as parlé en réaction à la crise climatique, et qui pourrait nous aider à y voir plus clair. Et si vous pouviez l’expliquer en termes simples, si possible.
Natalie : Oui. En fait, j’utilise une combinaison de plusieurs éléments. Je travaille sur ce modèle et je ne cesse de l’affiner un peu. Mais j’y intègre plusieurs éléments.
Il y a notamment cette notion de lien avec la nature dont j’ai parlé, comme l’écothérapie, le simple fait d’être en lien avec la nature. Et quand je parle de lien avec la nature, je parle de notre relation à la nature : je demande aux gens de se concentrer là-dessus : « Que représente la nature pour vous ? » Comment pouvez-vous vous y connecter ? Que ressent-on lorsqu’on s’y connecte, etc. ?
Les thérapies et approches fondées sur la compassion, la méditation. Il existe énormément de recherches sur le pouvoir, et c’est assez intéressant, des pratiques fondées sur la compassion pour aider à guérir les personnes souffrant d’épuisement professionnel. Les premiers intervenants, après la COVID, les médecins et les infirmières. De nombreuses études ont montré que les pratiques fondées sur la compassion aidaient les gens à guérir et à retrouver davantage de sérénité face à ce genre de problèmes. Donc, la résilience, la sérénité.
Je travaille, bien sûr, beaucoup sur le Système Familial Intérieur (IFS). Et le lien se fait, encore une fois, en se tournant vers l’intérieur, en prenant conscience de ce qui se passe en soi et en se connectant à une sorte de source de calme. Et cette connexion intérieure nous permet également de nous connecter à l’extérieur. Ce sont donc les autres, les animaux, la nature qui entrent en résonance avec notre for intérieur. Mais nous sommes nombreux à ne pas passer beaucoup de temps à regarder en nous-mêmes. Et c’est là qu’intervient, je veux dire, la thérapie, au sens large. Mais même parfois en thérapie, de nombreux modèles thérapeutiques ne regardent que vers l’extérieur. C’est pourquoi j’encourage les gens à vraiment prendre le temps de s’asseoir avec eux-mêmes et de remarquer ce qui se passe en eux et ce qui remonte à la surface. Et parfois, ce que les gens remarquent dans leur détresse, c’est que, curieusement, ils peuvent revenir sur leurs propres expériences et traumatismes qui ont besoin d’être guéris. Et cela leur permet ensuite d’aborder cette crise avec plus de sérénité. Je trouve cela fascinant, mais je pense que c’est quelque chose que j’ai appris.
J’intègre donc en quelque sorte une combinaison de différents éléments dans ce modèle. Je pense que l’essentiel consiste à établir une connexion à la fois intérieure et extérieure, à ralentir les choses plutôt qu’à les accélérer, ce qui est vraiment difficile car une crise implique de la rapidité, de la rapidité, encore de la rapidité. C’est immédiat : il faut agir tout de suite. Et j’ai tendance à faire le contraire : plus on ralentit, plus on avance vite. Peut-on ralentir un peu le rythme ? Prendre conscience de ce qui se passe à l’intérieur pour se reconnecter à soi-même et retrouver le calme. Et ensuite, on y voit un peu plus clair : « que puis-je faire ? » « Qu’est-ce qui serait efficace sans me causer davantage de tort, ou aux autres ? »
Il y a donc un peu de ça. Encore une fois, j’ai suivi de nombreuses formations à la méditation de pleine conscience. Je pense qu’il y a beaucoup de pouvoir là-dedans et que la science le confirme : apprendre à gérer la réponse au stress, à l’apaiser, nous rend plus efficaces, nous guérit et nous aide à guérir les autres.
Et bien sûr, d’une certaine manière, la Terre n’a pas vraiment besoin d’être guérie. Elle fera ce qu’elle a à faire.
Toufic : C’est la réalité, n’est-ce pas ? La Terre se moque bien de ce que nous faisons ou ne faisons pas. Elle connaît la science mieux que nous et s’adaptera à chaque fois aux conditions changeantes. En fait, je me souviens d’un message d’intérêt public percutant issu de la campagne publique de Conservation International, intitulée « Nature is Speaking » (La nature s’exprime), narrée par Julia Roberts. Dans ce monologue, la narratrice incarne Mère Nature et nous dit que la nature n’a pas besoin des humains. Mais les humains, eux, ont clairement besoin de la nature, n’est-ce pas ? C’est donc vraiment à nous de réfléchir à deux fois et de prendre soin de notre avenir.
Natalie : Oui !
Toufic : Une partie de notre difficulté, me semble-t-il, en tant que société humaine – et vous l’avez mentionné tout à l’heure –, réside dans le fait que nous n’avons pas beaucoup appris sur la gratification différée, sur le fait de vivre en pleine conscience. Seul le moment présent et la manière dont nous pouvons en tirer profit semblent compter.
Merci beaucoup, Natalie, d’avoir présenté des arguments convaincants montrant qu’il y a des choses que nous pouvons faire pour prendre soin de nous-mêmes, pour prendre soin des autres dans cette situation, pour anticiper, pour atténuer les pires effets de notre crise climatique, pour nous adapter, nous ajuster et innover. Et je me sens désormais beaucoup plus à l’aise à l’idée de parler de « crise climatique », sachant que nous avons, et que nous aurons, ce qu’il faut pour y faire face. Et bien sûr, nous espérons et prions pour qu’il en soit ainsi.
Je vous redonne donc la parole, Natalie : qu’est-ce qui vous donne de l’espoir et de la résilience en ce moment ? Je vous laisse le mot de la fin. Merci.
Natalie : Merci à vous. Oui, je pense que le mot-clé qui revient sans cesse pour moi aujourd’hui, c’est ce lien. C’est juste que, plus on avance dans cette conversation, plus je me sens un peu plus légère à la fin, tu vois ? Le fait de savoir qu’il y a quelqu’un d’autre qui s’en soucie, que ces mots pourraient toucher d’autres personnes qui s’en soucient aussi. Je crois donc sincèrement que les gens se soucient des autres. Et je pense qu’il s’agit simplement de trouver les bons moyens pour que chacun puisse l’exprimer ou le ressentir. Nous créons donc cette ouverture, ou, espérons-le, un peu d’espace pour que les gens puissent ressentir ces choses. Oui, et pour créer des liens, trouver des moyens de se rapprocher. Merci de votre écoute.
« Facing the Moment » est une production indépendante de la Foundation for Self Leadership, une association à but non lucratif qui s’engage à apporter guérison et bien-être sur les plans émotionnel, relationnel et sociétal à un monde qui en a besoin.
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